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LA CHAMBRE DES MORTS (BANDE ANNONCE 2007) avec Mélanie LAURENT, Eric CARAVACA

Publié le par ERIC-C

LA CHAMBRE DES MORTS

de Alfred LOT

LES ACTEURS
Lucie : Mélanie LAURENT
Moreno : Eric CARAVACA
Sylvain : Gilles LELLOUCHE
Vigo : Jonathan ZACCAÏ
Annabelle : Céline SALLETTE
Alex : Laurence CÔTE
Valet : Nathalie RICHARD
Raviez : Stéphane JOBERT
Colin : Antoine OPPENHEIM
Stan : Alexandre CARRIERE
Mère Lucie : Fanny COTTENÇON
Léon : Jean-François STEVENIN
Van Boost : Jean-Pierre GOS


FICHE TECHNIQUE
Producteur Délégué Charles GASSOT
Réalisateur Alfred LOT
Producteur Exécutif Jacques HINSTIN
Directeur de la Photographie Jérôme ALMERAS
Chef Décorateur Jean-Pierre FOUILLET
Chef Opérateur du Son Laurent ZEILIG
Créateur de Costumes Olivier BERIOT
Chef Monteuse Maryline MONTHIEUX
Chef Monteur Son Francis WARGNIER
Mixeur Dominique GABORIEAU
Musique Nathaniel MECHALY
Casting Brigitte MOIDON
1er Assistant Réalisateur Stéphane MORENO-CARPIO
Scripte Marie LECONTE
Régisseur Général Gaël DELEDICQ
1er Assistant Opérateur Catherine GEORGES
Photographe de Plateau Stéphanie BRAUNSCHWEIG
Chef Maquilleuse Valérie CALLENS
Chef Coiffeuse Isabelle ANFRAY
Maquillage SFX et mannequins Jean-Christophe SPADACCINI , Denis GASTOU
1er Assistant Décorateur Jean-Luc ROSELIER
1er Assistant Décorateur (Paris) Christophe FATON
Ensemblier Stéphane CRESSEND
Chef Electricien Laurent HERITIER
Chef Machiniste Pierre GARNIER
Making of Emmanuel BRETON

La Chambre des morts

 
L'HISTOIRE :
En pleine nuit, au milieu d'un champ d'éoliennes, deux informaticiens au chômage renversent un homme surgi de nulle part. A ses côtés, un sac rempli de billets : deux millions d'euros, là, à portée de main et aucun témoin. Que faire ? Appeler la police ou profiter de l'occasion ?
Le lendemain, dans un entrepôt à quelques mètres des lieux de l'accident, la police retrouve le corps de Mélodie, une fillette aveugle. Et si l'argent était destiné à payer sa rançon ? L'assassin a-t-il vu les chauffards ?
Le soir même, une autre enfant est kidnappée. Diabétique cette fois. Ses heures sont comptées. A l'hôtel de police de Dunkerque, le compte à rebours est lancé. Aux côtés du lieutenant Moreno, un collègue très prévenant, Lucie, une jeune brigadier de 26 ans, participe à sa première enquête.
Et curieusement, au sein du groupe crime, on a vite le sentiment que Lucie n'est pas là par hasard...

 

ENTRETIEN avec Alfred LOT, Réalisateur/scénariste

Votre film séduit déjà par sa mise en scène. C’est rare pour un premier film, quelle a été votre formation ?

Fils d’agriculteur, rien ne me prédisposait à l’image. Depuis tout petit j’écrivais des histoires sans penser au cinéma, jusqu’au jour où j’ai réalisé que je ne pouvais écrire que ce que j’avais d’abord visualisé. Et puis je trouvais excitant le procédé, raconter une histoire de façon collective plutôt que seul dans ma chambre. À 17 ans, j’ai eu accès à une de ces premières caméras vidéo énormes avec laquelle j’ai tourné un minuscule court métrage monté sur un horrible magnétoscope U-matic. Personne n’a vu ce film, mais l’expérience m’a convaincu d’insister. Après un bref passage à l’ESRA, j’ai voulu très vite me coltiner à la réalité. J’ai commencé comme stagiaire à la régie sur CHOUANS, un film de Philippe de Broca, puis j’ai gravi les postes de régisseur et d’assistant à la mise en scène, tout en continuant à écrire. Pris par le goût des voyages, je travaillais depuis un moment comme technicien sur ce que j’appelle des « films en shorts » ; tous n’étaient pas terribles, mais ils me permettaient de découvrir des pays formidables. Mon premier scénario a obtenu l’Avance sur Recettes, une histoire sur le milieu de la prostitution en Thaïlande, mais je n’ai jamais réussi à monter le film. Après quelques films comme directeur de production chez Europa Corp, j’ai reçu un appel de Charles Gassot. Il avait lu un de mes scénarii et me proposait d’en écrire un autre en tandem avec un metteur en scène... En fait, ma formation s’est faite sur le terrain en m’investissant concrètement dans la fabrication des films. Je ne soupçonnais pas à quel point tout cela pourrait me servir.

Qu’est-ce qui vous a convaincu d’adapter le roman de Franck Thilliez, son intrigue méthodiquement élaborée, son univers visuel ?
L’intrigue, bien sûr, et aussi et surtout l’authenticité des personnages. Franck Thilliez était informaticien chez Arcelor avant de devenir écrivain. La fenêtre de son petit bureau à Dunkerque donne sur un champ d’éoliennes... Un jour, il a commencé à écrire en s’inspirant des lieux et des gens qu’il côtoyait. Il a propulsé des gens simples dans une histoire extraordinaire, c’est ce qui m’a accroché avant tout. À travers une intrigue haletante, je pouvais avancer dans les sphères de l’intimité, de l’amitié, des dérèglements de la folie... J’y ai vu aussi la possibilité de jouer avec le genre.

C’est-à-dire ?
C’est-à-dire qu’on est tous un peu blasé non ? On voit des centaines de films, dès les premières images, on pense savoir où on est, où on va, c’est rassurant, confortable... LA CHAMBRE DES MORTS commence comme ça, un accident, un enlèvement, une enquêtrice... Parfait ! Identification, installation sur les talons de l’héroïne et rendez-vous à la fin. C’est le cliché, mais c’est très agréable. Simplement, je n’ai pas eu envie de reproduire cela. Une fois le spectateur embarqué et soigneusement préparé, c’est-à-dire armé de tous les indices, j’ai choisi de le déstabiliser en l’emmenant ailleurs... Dans un jeu de piste qui le fait basculer du monde connu et concret de la victime et de l’enquête policière à l’univers intérieur et déséquilibré du tueur. Ce changement d’axe perturbe, dérange et désoriente le spectateur comme l’est l’héroïne à qui il s’est attaché.

Quelles libertés vous êtes-vous autorisé en adaptant le roman ?
Une liberté totale, en accord avec l’auteur. Le film donne des réponses à des questions que Franck a choisi de laisser en suspens dans son livre. Et pourtant, le film est fidèle à son roman. Dans le livre, le personnage du « tueur » n’est pas décrit, il n’existe qu’au travers d’une voix intérieure. Pour le cinéma, il a fallu l’incarner de la façon la plus juste, cohérente et spectaculaire. En dehors de cette nécessité absolue, il y a des modifications incontournables, et d’autres qui répondaient à ma vision du livre. D’ailleurs, la première fois que j’ai rencontré Franck, je lui ai dit : « Je sais ce qu’il y a dans le placard ». Il m’a regardé avec les yeux écarquillés. Et il était fou de joie, parce que lui n’avait jamais su ce qu’il y avait dans le placard !

Et qu’y a-t-il selon vous dans la mystérieuse armoire secrète de Lucie ?
Je ne peux pas tout dévoiler... Disons qu’elle y a enfermé sa culpabilité, son conflit, son intimité. Cette espèce de mausolée est un élément symbolique qui lui permet de repartir au combat, de ne jamais renoncer. On a tous une blessure, incarnée ou non, rangée ou pas dans un placard qu’on ouvre avec plus ou moins d’envie, de courage, de nécessité.

Vous avez développé certains personnages du roman.
J’ai renforcé certains personnages (La mère, Moreno, Raphaëlle...) et les liens qu’ils entretiennent avec celui de Lucie, interprétée par Mélanie Laurent. Chacun d’entre eux lui porte une attention particulière, personnelle. Leur curiosité enrichit le personnage de Lucie et provoque celle du spectateur. J’ai également créé un lien avec un autre personnage dont je préfèrerais que l’on parle peu, pour ne pas gâcher le plaisir du suspense !

Oui, d’ailleurs dans ce même souci, nous n’évoquerons pas certaines séquences autour de ce personnage... À propos de plaisir, plus l’enquête avance, plus on se prend au jeu, on est captivé par l’évolution de situations en ricochet, jamais gratuites. Comment avez-vous travaillé « l’effet papillon » dans la construction de ces trois histoires qui s’enchevêtrent ?

Je voulais garder la chronologie de l’histoire en utilisant un minimum de flash-backs. J’ai préféré travailler l’enchevêtrement des trois histoires pour créer une accélération dans la narration qui force le spectateur à ne pas s’arrêter sur l’une ou l’autre. Il y a des situations ou des coïncidences qui, froidement, pourraient paraître totalement incroyables, mais en sautant rapidement d’une piste à l’autre, on empêche le spectateur d’aller trop vite dans ses déductions. Jouer avec le spectateur, c’est la matière même du cinéma, qui est aussi l’art du mensonge et de l’artifice. Je suis très cartésien et organisé, mais on ne peut pas aborder une histoire de ce genre-là en essayant d’y appliquer des règles strictes d’authenticité. À un moment donné, il faut être un tout petit peu escroc ! Enfin, tricher un peu, tout en restant honnête et plausible...

En travaillant sur les ellipses par exemple ?

Oui. C’est un film qui demande au spectateur de faire sa part de travail. J’ai volontairement créé dans la narration des ellipses franches qui mettent le spectateur à contribution. Et ce, aussi bien dans le scénario que dans le montage. Quand je parle de montage, il s’agit du montage des scènes elles-mêmes, pas des scènes entre elles. Le regard du spectateur est aujourd’hui tellement entraîné qu’il accepte l’accélération de certains moments de vie, des enchaînements logiques de situations, des déplacements etc. Il faut aller plus vite que lui, le bousculer !

Et en plus il est pris d’angoisse !
Le processus d’identification fait que l’on a peur pour les personnages et particulièrement pour celui de Lucie évidemment... Même si j’ai voulu que l’on puisse s’identifier à chaque personnage, je dis bien, à tous les personnages.

Pourquoi vouliez-vous nous attacher à l’humanité des personnages... ou à leur monstruosité ?
Là on touche à quelque chose qui m’intéressait bien avant de lire ce livre. Je me suis toujours interrogé sur l’humanité d’un criminel. Tuer, ça vient de quelque chose de très profond, de très intime. Pourquoi ce dérèglement, cette pulsion chez un homme, et pas chez un autre ? Comment cet homme, un jour, passe de l’autre côté ? À un moment donné, on est d’un côté ou de l’autre, et on ne le maîtrise pas du tout, contrairement à ce qu’on pense... On a tous une violence en nous, et pourtant... Le film n’est pas une réponse, il reste une fiction, mais je voulais ouvrir cette porte. D’ailleurs il y a beaucoup de portes dans ce film ! Je tenais à ce que cette idée ait sa place dans cette histoire, que le spectateur s’interroge sur le personnage du criminel, même si on est dans un film de genre, même si on fait du divertissement. J’ai consulté une analyste comportementale pour travailler ce personnage. Après avoir lu le scénario, elle m’a aussi aidé à construire la personnalité de Lucie, comment et pourquoi cette jeune brigadier de police en sait-elle plus dans certains domaines que ses collègues expérimentés ?

Autre originalité dans cette histoire, l’intrusion accidentelle de deux chômeurs qui perturbe le duel classique flic et psychopathe. Deux personnages qui, dans un premier temps, ne comprennent rien à l’affaire.
La gageure concernant ces deux personnages était de les installer en peu de temps, donc leurs caractéristiques devaient être évidentes. Au début, Vigo et Sylvain sont deux types a priori semblables, même génération, même profil social. On est dans le concret, dans l’authentique, dans notre voisinage, mais, soudain, un événement extraordinaire les propulse tous les deux dans le spectaculaire.

Oui, ils sont confrontés à un choix éthique. Et là, ils s’opposent, quasiment comme dans un duel de western.
Pourquoi pas ! Mais la ligne narrative de Vigo et Sylvain est probablement celle qui est la plus inspirée du film noir des années 40, la plus conforme à ce genre. Leurs scènes sont graphiquement hiératiques, le plan sur le terril, la scène dans la remise etc. On installe des personnages très simples et, après une bascule évidente, leur transformation est claire. Pour tous les couples du film, il y a un moment où chacun, face à un choix personnel, révèle sa personnalité. À un moment, Lucie part seule parce qu’un jour elle n’a pas été capable d’ouvrir une porte. Et quinze ans plus tard, elle a grandi, elle a une arme...

Dans ce film noir, face à la mort, il y a aussi l’amour.
Oui, il se passe aussi de jolies choses dans ce monde ! Je voulais que le spectateur s’attache à l’histoire d’amour qui s’installe entre Lucie et Moreno. J’aime bien l’idée que les policiers aient une vie personnelle, une aventure amoureuse, même quand ils sont plongés dans une affaire trépidante ou macabre. Je pense que ça crée des ponts dans la narration globale. Il y a une bascule dans le film au moment où on découvre le criminel. Il fallait un certain nombre de paliers avant de pénétrer dans l’univers de la folie. L’histoire entre Lucie et Moreno en fait partie, il y en a d’autres. Particulièrement en termes de décors, on passe du réalisme du commissariat et de l’environnement où vit Lucie, au monde souterrain et morbide en passant par le zoo, l’atelier du taxidermiste etc.

Vous exploitez tous les attraits de cette histoire à plusieurs entrées, sans jamais forcer dans le fantastique ou le gore. Comment rester dans les codes tout en n’allant pas dans les clichés ?
Je ne cherche pas à singer un genre, mais à installer le film dans un territoire. Le gore m’ennuie. Le sang ne m’amuse pas. D’ailleurs, il y en a très peu dans le film. Non, ce n’est pas le sang qui m’intéresse, mais « l’humanité » qui y conduit. Tout le trouble, cette part opaque de l’Homme. J’ai essayé de me servir des outils que me propose le cinéma pour incarner la violence. Toujours dans cette idée de créer de l’émotion, quand on voit l’image d’un singe crucifié, on ne peut pas s’empêcher de projeter le danger ensuite sur les personnages. De même en situant le danger dans des objets. Il suffit de montrer l’efficacité d’un scalpel ou les effets de l’acide sur la peau pour l’imaginer sur le visage d’un être humain. Ces moyens évitent la frustration et participent à développer l’angoisse. Je fais confiance à l’imagination du spectateur. Elle a son rôle, c’est ce que j’aime dans le cinéma. Ce plaisir-là, d’être entraîné dans des émotions que l’on ne contrôle plus.

Vous avez aussi choisi des décors qui influent sur l’atmosphère du film.
Les décors sont très proches de ceux qui ont inspiré Franck Thilliez. Avant d’adapter le livre, je lui avais demandé de me faire un « Chambre des morts Tour », finalement tout était à deux pas de chez lui ! J’aime ces lieux super réalistes, toujours dans cette idée de favoriser l’identification. Mais c’est l’utilisation qui en est faite qui leur donne un sens. Pourquoi enterrer une valise de billets sur un terril, c’est absurde, on peut tout aussi bien la mettre dans son potager ! Simplement, sur un terril à la tombée du jour, l’image renforce le propos. Finalement, ce paysage spectaculaire et très authentique du terril propulse Vigo et Sylvain au-delà de leur réalité initiale et les fait basculer dans une histoire extraordinaire. J’avais une petite gêne à marquer le Nord à cause de la dimension sociale, aujourd’hui le chômage est partout, pourquoi le situer là plutôt qu’ailleurs ? Mais il est là aussi, et le Nord apporte une dimension forte et instantanément lourde de sens. Cela m’a finalement permis d’être plus économe et plus rapide dans la narration.

Vous avez eu des conseillers pour donner toute crédibilité à l’enquête policière ?
J’ai longuement consulté un lieutenant de police judiciaire, ensuite un conseiller est venu sur le tournage pour valider les décors, les situations, et les procédures.


Le rythme est sec, oppressant et à la fois musical, foisonnant, généreux. Vous avez beaucoup utilisé la caméra à l’épaule ?
Le parti pris était de tourner entièrement le film à l’épaule, pour aller vite, donner le rythme voulu et offrir plus de souplesse aux comédiens. Il y a quatre plans sur rails sur 1700 plans montés ! Ma formation m’a permis de connaître vraiment le plateau, et de m’affranchir de la fascination naturelle face aux jouets du cinéma. Tourner quatre fois au steadycam autour d’un acteur, c’est inutile si ça ne sert pas vraiment l’histoire. Ce qui m’intéresse, ce sont les acteurs, les décors, l’histoire. L’épaule permet d’être super réactif, d’aller très, très vite, et de ne pas s’enfermer dans un découpage qui peut devenir artificiel et réducteur. L’histoire est trop complexe pour être parasitée par une agitation de mouvements gratuits pour se faire plaisir.


On a dit à propos du livre de Franck Thilliez que c’était « LE SILENCE DES AGNEAUX, en version ch’timi ». Ce film fait partie de vos influences ?
Tout le monde a vu LE SILENCE DES AGNEAUX, c’est un film formidable auquel je fais deux petits clins d’oeil. Je montre carrément le livre, j’assume, et une scène est directement inspirée du film, les aficionados la reconnaîtront... Sinon, je n’ai pas voulu m’accrocher à tel ou tel film en particulier. Pour la lumière, les décors, les costumes et le montage, j’ai montré certains films aux techniciens, mais c’était davantage une réflexion sur une méthode de travail qu’une source d’inspiration. Ça me permettait de faire comprendre rapidement à tout le monde dans quel sens j’avais envie de travailler. Ensuite chacun s’est approprié le film pour qu’il devienne le nôtre.

Le couple Mélanie Laurent et Eric Caravaca est très touchant.
Je connais Eric depuis longtemps, j’ai écrit le rôle pour lui. Eric est un travailleur acharné, il peut tout jouer, c’est un virtuose. C’était très rassurant d’avoir à mes côtés un comédien de sa trempe... Pour le rôle de Lucie, il fallait une jeune femme qui paraisse suffisamment fragile pour que l’on ait peur pour elle, et en même temps, une fille qui soit crédible avec une arme dans les mains, même si on se dit qu’elle n’a pas dû s’en servir souvent. Mélanie Laurent a en elle une espèce de rage et à la fois cette fragilité. Je tenais à ce qu’il y ait une légère différence d’âge entre Lucie et le Lieutenant Moreno. On comprend facilement pourquoi cette fille l’intéresse, elle est ravissante, pertinente, intrigante, mais l’inverse est moins évident. Lucie est sans doute en manque de père, cette différence d’âge joue dans l’intérêt qu’elle peut porter au début à Moreno, au-delà du fait que c’est un très bon flic, carré, intuitif, sérieux etc. Bien qu’ils soient de formation différente, Mélanie et Eric s’entendent à merveille. Mélanie a une intuition formidable et une intelligence de jeu inouïe pour une jeune comédienne.

Le duo Gilles Lellouche et Jonathan Zaccaï fonctionne impeccablement.
Il y a dans le film un crescendo fatal dont ils sont le métronome. Chacune de leurs apparitions nous fait gravir une marche. Gilles et Jonathan ont vraiment dû se serrer les coudes pour affronter chaque jour des scènes plus fortes et exigeantes que la veille ! Je pense que leur complicité « off » les a beaucoup aidés à réussir certaines scènes qui nous apparaissaient comme des montagnes.

Laurence Côte et Céline Sallette forment un couple diabolique et percutant !
J’ai eu un plaisir fou à donner un matériau à des actrices qui sont capables d’aller dans les défis les plus inattendus en s’investissant totalement dans leur engagement. Ce qu’elles font est sidérant, j’ai des frissons rien que d’en parler !

Nathalie Richard, Fanny Cottençon et Jean-François Stévenin ont visiblement pris un plaisir fou à composer leur personnage !
Dans le livre, le personnage de Raphaëlle Valet, le flic qu’interprète Nathalie Richard, est un homme. J’ai pensé qu’il fallait des exemples à Lucie, une filiation, des référents forts, et finalement cette femme flic l’encadre et la protège dans ce milieu plutôt macho. Nathalie est une comédienne unique, c’est une orfèvre dans son jeu ! Fanny Cottençon et Jean-François Stévenin nous donnent des moments de drôlerie et de légèreté pour distraire la tension. Ils se régalent pour notre plaisir.

Franck Thilliez dit être totalement satisfait du film. Il avoue même être jaloux des idées que vous avez trouvées pour votre adaptation. C’est un compliment plutôt rare. Généralement les auteurs se sentent toujours trahis.
Il se trouve que les idées que j’ai eues viennent du livre, elles n’étaient parfois qu’effleurées, mais elles étaient là. En lisant certaines petites phrases, les images sont venues. Je pense que les lecteurs retrouveront le roman et qu’ils auront aussi des surprises. C’est le livre avec des bonus ! Mon souci à l’écriture était d’éviter de donner trop d’explications, mais plutôt de susciter des émotions intimes à chacun. Au bout d’un moment, le spectateur a tissé tous les liens, des liens personnels aussi. J’espère que son plaisir se poursuivra après la vision du film.

Pour un premier film de cette dimension, il faut qu’un producteur prenne des risques et donne sa confiance.
Évidemment. Et ce qu’a fait Charles Gassot est incroyable ! Il m’avait commandé l’écriture d’un scénario quand je suis tombé sur le roman de Thilliez. Je lui en ai aussitôt parlé. Il se trouve que Charles venait d’acheter le livre sans avoir encore eu le temps de le lire. Il m’a demandé de lui raconter l’histoire. Au bout de dix minutes, à peine arrivé à la scène de l’accident, il appelle sa directrice financière Françoise Billet pour qu’elle achète les droits du livre. Quand elle lui fait remarquer qu’il n’avait pas de metteur en scène, j’ai levé la main, comme ça, spontanément. Charles m’a regardé, puis il s’est tourné vers Françoise en lui disant : « Appelez-les, vous voyez, on a un metteur en scène ! » J’étais dans les murs depuis trois mois à écrire un scénario destiné à quelqu’un d’autre, je n’avais jamais parlé avec lui de mon intention de mettre en scène, et en un quart d’heure, j’avais un film à réaliser. On a tourné moins d’un an plus tard... Charles dit qu’il n’y a pas de premier film, mais des films, tout simplement. Il les produit tous avec le même engagement, la même détermination. Je pense que ça se voit.

Entretien avec Charles GASSOT
Producteur

Le livre de Franck Thilliez a connu un joli succès en librairie, il y a certainement eu un bras de fer pour en obtenir les droits ?
Oui nous étions nombreux ! Il y avait déjà plusieurs producteurs en lice quand une amie de la librairie l’Écume des Pages a attiré mon attention sur ce bouquin. Je me souviens l’avoir donné à lire à une collaboratrice, et elle m’a dit, « J’ai dévoré ce livre, mais après, seule chez moi, la peur au ventre, je suis allée verrouiller ma porte à double tour ! » Cette histoire ne laisse pas indifférent ; ce n’est pas un livre de plus : il a une patte. C’est avec beaucoup de conviction et un peu de chance que j’ai fini par acquérir les droits du livre de Franck Thilliez. Notre duo sympathique, avec Alfred, a aussi pesé dans la balance.

Vous aviez déjà engagé Alfred Lot qui partageait un même emballement pour ce livre.
On travaillait ensemble depuis quelque temps : je lui avais demandé de développer l’écriture d’un scénario pour un metteur en scène. Forts de notre enthousiasme, on a alors décidé de se lancer sur LA CHAMBRE DES MORTS. C’était un peu gonflé : Alfred n’avait jamais tourné de long-métrage. Mais je connaissais son background avec Luc Besson et d’autres, je l’avais vu à l’oeuvre et apprécié la façon dont il sait rebondir sur la structure d’un scénario. Le seul boulot que je sache à peu près faire, c’est de jouer au ping-pong avec un scénariste. L’écriture est un bon sas pour tester un réalisateur et voir comment le film va être réalisé. Je remarquais la façon dont Alfred construisait l’histoire et faisait avancer les intrigues, comment il développait tel ou tel personnage. Il y avait un gros travail d’assemblage, il ne fallait pas perdre les caractères, ni le suspense en route. Avec cette réplique au début, « De toutes façons l’assassin retrouvera les meurtriers avant la police », j’avais le leitmotiv du film. Ça au moins, c’est du neuf. Donc j’ai un auteur nouveau, un metteur en scène inconnu... Après le talent de Thilliez, il y a celui d’Alfred qui a su jouer avec l’image, les ellipses et le montage, pour raconter ces histoires surprenantes tout en restant plausible. En plus, son casting est original, tous les acteurs sont étonnants.

Oui, mais c’est quand même un sacré défi de donner toute sa confiance à un jeune réalisateur pour son premier film.
J’aime bien faire un film avec la trouille au ventre : généralement on ne s’ennuie pas. Dès qu’on est sûr de soi, on se ramasse ! En dehors de Canal, personne n’a voulu nous suivre en venant dans le financement. Aujourd’hui, les chaînes de télé pensent « 20h30 ». Le distributeur du film, Jean Labadie, nous a rejoint, il avait entendu parler du livre et voulait le produire. Grand amateur de bouquins noirs, son aide fut également précieuse aussi par ses remarques pertinentes sur le scénario.

Quels étaient les points du livre qu’il fallait retrouver dans le film ?
Dans le genre du Film Noir, on sort d’un cinéma lénifiant où l’intrigue se réduit au gendarme et au voleur. Là, tout d’un coup, on plonge dans un suspense qui court à travers plusieurs histoires brassant des univers très différents. Et tout se passe dans le Nord, une région sublime à filmer parce que tout est chargé de sens : le ciel gris, les briques, les usines, les entrepôts, les terrils la nuit, ça fout les jetons ! Alfred s’appuie sur ce réalisme, tout en mettant en tension toutes les pistes de l’histoire. On voulait que les gens se sentent un peu mal à l’aise dans leur fauteuil. Le spectateur doit sentir que ça dérape, et que plus rien n’est sous contrôle avec, en plus, la pression de se demander : jusqu’où ça peut aller ?

Il y a eu un gros travail d’adaptation. Dans le bouquin, les personnages sont parfois un peu flous...
Oui, et il y avait aussi des pans qu’il fallait laisser tomber, des ellipses à créer, etc. Alfred avait sans arrêt le visuel en tête. On a eu un mal fou à parvenir à un timing de moins de deux heures. Avec un tel matériau, on pouvait tout à fait se lâcher sur un film de 3h20 comme les Américains le font de plus en plus, mais on tenait à garder un rythme tranchant. Le regard du spectateur a changé. En revoyant des anciens films en DVD, on a souvent envie de prendre des ciseaux et couper !

Vous vous impliquez totalement dans un projet en donnant tout le confort nécessaire à des premiers films.
Ça c’est ma folie ! Et mon plaisir. Mon métier est de prendre des risques, et de sécuriser un auteur, lui dire : « Le film va exister ». En fait, je suis simplement un accompagnateur d’énergie. Je n’ai jamais fait la différence entre un premier et un 25ème film. Le public non plus. Et j’en ai fait pas mal des premiers films. Ce qui m’amuse, c’est que des gens commencent déjà à appeler Alfred Lot pour lui dire : « Tu ne veux pas lire tel bouquin ? », alors qu’on en est encore au montage ! C’est passionnant de découvrir et de donner sa chance à un jeune réalisateur de talent.

Même si le bonheur n’est pas toujours dans le pré à l’arrivée !
Oui, même si on se prend de bonnes claques... J’aime bien créer des équipes, développer des projets. Je ne produis pas des films pour plaire au public mais des films qui peuvent lui plaire, c’est mon grand luxe. Mais je ne mets pas en oeuvre tous les sujets que je développe. Et je ne suis pas richissime. On a une nouvelle maison de production « Produire à Paris », avant c’était Téléma. Là on repart à zéro.

Qu’est-ce qui vous a le plus étonné chez Alfred Lot ?
Sa force tranquille. Sur le plateau, il avance comme un char d’assaut avec son combo autour du cou. Il a son film en tête et il ne lâche jamais. Il s’est mis en danger du début à la fin. Ça me rassure quelqu’un qui joue sa vie avec un film. Si c’est pour avoir un faiseur, aucun intérêt. Père de famille, Alfred avait une double sécurité lorsqu’il était scénariste et directeur de production. Là, à plus de quarante ans, il se lance dans la réalisation, et avec du lourd en plus... Je trouve ça formidable.

Quelles sont vos impressions en découvrant le film fini ?
Généralement quand vous mettez un film en chantier, vous savez qu’il y aura quelques éléments qui tiendront, une colonne vertébrale qui n’est pas mal, un casting, etc, mais à l’arrivée, c’est toujours un peu moins bien. Là, on atteint 100% de nos espérances. Alfred Lot a su imposer un style. C’est quoi un film aujourd’hui ? Une histoire à part. Sinon, c’est du déjà vu, d’autant plus que, dans ce genre, la télé nous assomme de films et de téléfilms. LA CHAMBRE DES MORTS est un film avec un point de vue très personnel, et gonflé. La force d’Alfred, c’est d’avoir embarqué des comédiens de talent et des techniciens tout aussi remarquables dans son univers. Il a su s’imposer. En voyant ce film, je me dis que le cinéma français est encore bien vaillant.

Entretiens Gaillac-Morgue

Entretien avec Franck Thilliez
Auteur du livre La Chambre des morts

Quel avait été le point de départ de l’écriture de La Chambre des morts ?
Je ne suis pas un « écrivain-né », je n’ai jamais écrit de nouvelles, de poèmes, etc. Ma culture est cinématographique. Depuis mon adolescence, j’aime beaucoup les thrillers, les films policiers, les films d’horreur. L’envie de passer à l’écriture d’un roman est venue de tout ce que m’inspirait ma région, le Nord. Je voulais l’aborder sous un aspect différent. Vu mes goûts pour un certain genre de cinéma, j’ai développé une intrigue policière. Je voulais aussi montrer qu’il était possible d’écrire des thrillers « made in France », bien de chez nous. Il y a dans mes romans ce côté « ça c’est passé près de chez vous » !

Le livre a connu un vrai succès de librairie. Comment l’expliquez-vous, sur quoi s’est fait l’engouement du public ?
Précisément sur cette proximité, le lecteur pouvait reconnaître une région et s’identifier aux personnages. Dans La Chambre des morts, de nombreux lecteurs se sont en partie retrouvés dans ces deux informaticiens touchés par le chômage qui, un soir, par accident, renversent quelqu’un, et leur destin bascule. Dans l’idée aussi que si du jour au lendemain, une énorme somme d’argent nous tombe par hasard entre les mains, qu’est-ce qu’on fait ?

Au-delà du divertissement offert par le suspense de l’intrigue policière, il y a en effet dans le livre et dans le film une réflexion sur les frontières entre le bien et le mal, sur la monstruosité...
Oui, sommes-nous réellement maîtres de nos destins ? Le mal est-il tapi en chacun d’entre nous ? Après l’accident, l’élément déclencheur, chacun des deux hommes réagit différemment. Le personnage de Vigo est pris dans une spirale infernale et passe du mauvais côté de la barrière. Par contre, au début, Sylvain refuse de se laisser entraîner.
Le personnage qui est rongé par son enfance sombre dans une espèce de folie meurtrière, dans le Mal. Alors que Lucie qui, elle aussi, a un lourd passé, choisit de le transformer en positif. Pour exorciser son traumatisme, elle devient flic, elle représente la loi. Elle plonge dans les ténèbres des psychopathes et des serial-killers au travers de livres et de documents, mais c’est pour les traquer, et mener à bien son enquête.


En écrivant ce livre vous imaginiez une adaptation cinématographique ?
Oh non, pas du tout. Il faut m’imaginer tout tranquille derrière un ordinateur en train d’écrire une histoire. Pour moi trouver un éditeur était déjà miraculeux ! Une petite maison d’édition m’a donné ma chance, puis il y a eu ce formidable accueil du public, j’étais déjà sur un nuage, alors l’idée d’une adaptation au cinéma était trop improbable. En plus, il faut qu’un tel film puisse se monter, combien restent dans les tiroirs ! Je n’y ai cru que le jour où j’ai mis les pieds sur le tournage.

Comment avez-vous rencontré Alfred Lot et quels échanges avez-vous eu avec lui ?
Nous nous sommes rencontrés assez brièvement à Paris par l’entremise de mon éditeur. Puis nous avons plus amplement fait connaissance lorsqu’Alfred a fait cette démarche qui m’a énormément touché de venir me rendre visite dans le Nord. Il voulait découvrir les lieux, s’imprégner de l’ambiance, en parler avec moi. Il m’a expliqué comment il voyait mes personnages, puis il m’a intéressé au développement du scénario en m’adressant diverses moutures. En fait, il a gagné ma confiance. J’ai compris qu’il allait respecter le livre.

Vous craigniez un traitement par l’image de votre histoire ?
J’étais tellement heureux qu’un film s’en inspire, ça surpassait mes rêves !

Et maintenant que le film existe ?
J’ai vraiment été scotché par la façon dont Alfred Lot a réussi à s’emparer de cette histoire, à retranscrire en images la psychologie des personnages, à représenter ma région. Mélanie Laurent répond tout à fait à l’idée que je me faisais de Lucie. Il y a un suspense tendu, de l’émotion, de l’humain, de l’humour. Certaines scènes m’ont vraiment serré le coeur, celle par exemple où Sylvain découvre ce qui est arrivé à sa femme et à son bébé. C’est un passage très dur dans le livre, et il est encore plus fort à l’image. Les flash-backs sont difficiles au cinéma, mais Alfred a su construire des scènes en symétrie qui nous font vraiment entrer dans les blessures du passé des personnages. Et il ne s’est pas égaré à faire des scènes d’horreur et de violence, faciles avec des images. Au contraire, il a aussi abordé les relations amoureuses, alors qu’elles sont souvent bâclées dans les polars. Je connaissais les caractères, les situations, les décors etc, et pourtant, j’ai été comblé. J’avoue même avoir été jaloux de certaines idées apportées par Alfred, il a imaginé des résolutions à des situations qui posaient des interrogations à la fin du livre. Il a réussi aussi à clore l’histoire, alors que moi j’ai laissé des choses en suspens car j’ai écrit une suite. Alfred a fait un vrai travail d’écriture, un travail d'écrivain !

Qu’est-ce que l’image apporte à l’écrit dans ce cas précis ?
L’image, le son, la musique produisent des explosions de sensations beaucoup plus immédiates. En quelques secondes on tremble, on a le souffle coupé, on s’angoisse, on a envie de pleurer, il y a une pression, et très vite on se retrouve par exemple dans un dîner, des gens rient, on esquisse un sourire, on rigole avec eux, etc...

Cette adaptation va-t-elle influencer votre façon d’écrire ?
Oui, à présent j’ai le souci de mettre en image ce que j’écris, comme un film. Mon style est plus sec, j’évite les longues scènes de descriptions. En fait j’essaye de faire passer les sentiments de mes personnages par du visuel. Jusque-là, j’étais le narrateur, maintenant ils me remplacent. La vision du film a eu une réelle influence sur mon écriture, mais je veille aussi à garder mon style.

Vous êtes tenté par la réalisation ?
Non, je n’ai aucune connaissance technique. Par contre, l’écriture de scenarii m’intéresserait. J’ai beaucoup appris en allant régulièrement sur le tournage et en voyant le travail d’Alfred. Lui est à la fois réalisateur et scénariste de son propre film, c’est pas mal... Vous aurez compris que j’adore le film !

Entretiens Gaillac-Morgue

Entretien avec Mélanie LAURENT
Lucie

Quelles ont été vos réactions à la lecture du scénario ?
À la première lecture, j’ai été frappée par le naturalisme de toute la partie policière, les débriefs dans le commissariat, la manière d’enquêter, le rapport de mon personnage de jeune brigadier avec ses collègues plus ou moins sympas, etc. J’avais envie de participer à ce film où l’on retrouve l’ambiance réaliste du milieu policier, et en même temps, celle d’un vrai thriller. On a du mal à comparer LA CHAMBRE DES MORTS à un autre film, ou à le classer dans un genre. Ça faisait longtemps que je n’avais pas lu un scénario qui me donnait à ce point-là l’envie de participer à un film. En plus, Charles Gassot assurait la production et il y avait une belle rumeur autour de ce projet. Donc l’aventure était excitante.

Vous êtes amatrice de thrillers, de romans noirs ?
Pas du tout. Alfred Lot m’avait donné des bouquins de serial-killers, mais après en avoir lu trois pages, j’étais terrorisée, je faisais des cauchemars ! Donc je n’ai pas du tout fait de préparation en me faisant violence, en me forçant à voir ce genre de films. Je n’ai même pas vu LE SILENCE DES AGNEAUX ! Et je n’ai pas lu La Chambre des morts. Ce qui m’intéresse c’est le film que le metteur en scène veut faire.

Parlez-nous de Lucie, votre personnage.
Les enfants traumatisés ont des vies un peu extraordinaires. Lucie a une certaine maturité, on a lui a volé son enfance donc elle s’est construite, de manière naturelle, un bouclier pour se protéger. Il va lui falloir de la patience, et beaucoup d’amour pour essayer de se libérer un peu de ses obsessions intimes. C’est à cause d’elles qu’elle ne lâche pas quand elle est sur cette enquête. Une jeune femme qui ne dort pas pendant quatre jours, ça justifie des moments de fatigue et de larmes, pour une comédienne c’est passionnant... D’ailleurs, ça m’intéresse de plus en plus de ne pas jouer « jolie ». C’est-à-dire, avoir à peine un quart d’heure de maquillage, ne pas cacher ses cernes, ne pas avoir de coiffure apprêtée, et porter les mêmes fringues pendant deux mois. Pour moi, c’est beaucoup plus fort. Quand on joue « jolie », on ne sait pas comment se tenir entre les prises, on pense toujours aux raccords. Là, pendant tout le tournage, on est débarrassé de la dimension physique du rôle, il ne reste que l’émotion pure. En fait, il n’y a plus que le jeu, c’est très agréable.

Lucie est une jeune femme en manque d’amour... « Elle n’a pas fréquenté un homme depuis un an » dit sa mère.
À cause de son passé, elle ne fait pas vraiment confiance aux hommes. Et puis elle le dit, elle ne sait pas faire deux choses en même temps. On la sent touchée par Stéphane Moreno, le flic interprété par Eric Caravaca, elle a envie qu’il se passe quelque chose entre eux mais, à la fois, s’il ne s’était pas dévoilé, j’ai l’impression qu’elle l’aurait laissé partir. Elle n’est pas une héroïne romantique ou une femme fatale, elle n’est pas dans la séduction. Lucie est vraiment obsédée par cette enquête qui la renvoie à son enfance. Elle est totalement dans un rapport de protection, au-delà de ce que son métier l’exige. Elle va tout faire pour éviter qu’il y ait une autre jeune victime. Dans la séquence où elle découvre la petite fille aveugle, elle est submergée par une émotion, une douleur intime qui la perturbe bien au-delà du fait d’être confrontée à sa première scène de crime. Je m’étais renseignée, quand un flic découvre sa première scène de crime, il a envie de vomir, de pleurer, c’est toujours très traumatisant.

On a l’impression, dans son histoire d’amour naissant, que Stéphane la fait renaître et redevenir une femme désirante.
Oui, j’aime bien ce qui se passe entre eux, et la façon dont Alfred Lot met en scène cette histoire. On ne montre pas grand-chose, il n’y a pas de scène d’amour, aucun geste tendre, tout se passe dans des regards, ou à demi-mot. À la fin du film, il n’y a pas d’images cliché où ça se prend dans les bras et ça va s’aimer très fort. Tout n’est pas résolu, elle a confiance en Stéphane, mais il va falloir du temps. Là, c’est très réaliste.

On est surpris par sa capacité d’analyse, c’est elle qui fait avancer l’enquête.
Oui parce que c’est comme si elle était à la place du tueur tout le temps. Elle est inconsciemment en résonance émotionnelle avec le tueur.

On sait peu de choses sur le passé de Lucie. Comment donner une telle présence à un personnage si secret ?
J’'y ai pensé pendant six mois. Je lis et relis le scénario et après je m’en débarrasse, et j'’en rêve. Tout un travail se fait inconsciemment. Dans la journée, tout d’un coup, si je me balade ou si je vais à un rendez-vous, j'’imagine Lucie dans cette ambiance-là. Je la vois marcher d’'une manière assez sombre avec toutes sortes d’idées dans la tête. Ou bien au cours d’un dîner, je me dis, comment réagirait-elle ? Je suppose qu’elle serait effacée, un peu perdue. Je crois qu’elle a sans doute pris beaucoup de cachets pour dormir et pour arrêter de faire des cauchemars. Je ne pense pas qu’elle ait consulté un psy. Non, elle a gardé à l’intérieur d’elle-même son traumatisme comme un secret dont elle puise une force. De même qu’elle a caché l’objet qui la relie à son enfance dans son armoire secrète. J’imagine qu’après avoir couché ses enfants, c’est une sorte de rituel pour elle de pleurer en mettant une bougie devant son petit autel. Elle vient s’y ressourcer, elle y trouve l’énergie pour mener à bien sa quête, elle a une vie à sauver. Quand Alfred m’a appris que je faisais le film, je me suis dit que pour ce genre de rôle, je devrais travailler pendant des mois avec un coach. Finalement, je ne l’ai pas fait. J’ai plus besoin d’adrénaline, le moment où je découvre la scène le matin et je dois improviser, je fonce. Quand les rôles sont bien écrits et qu’une partie de nous-même correspond au personnage, le travail est déjà fait.

Vous n’étiez pas éprouvée par la noirceur de certaines scènes ?
J’'avais envie de donner au personnage un peu de maladresse à certains endroits. Souvent dans les polars, les flics ne tremblent pas, ils tirent sans aucun problème, comme s’il n’y avait rien d’humain en eux, cela me semble irréaliste, je n’y crois pas. Pour avoir fait quelques séances de tir, c’est extrêmement violent. Et Lucie n’est pas sensée avoir l’habitude de pointer son flingue sur un homme. J’avais besoin aussi de mes petits moments de légèreté ou de sourire dans certaines scènes. On a pensé avec Alfred qu’il fallait privilégier de jolis instants de tendresse lorsque Lucie s’occupe de ses jumelles. Dans les cas des traumatismes de l’enfance, on reproduit le schéma que l’on a vécu, ou bien on va carrément dans le sens inverse. Donc je trouvais important qu’elle soit une vraie bonne maman, une mère aimante, même si elle est débordée, même si elle est torturée. Alfred m’a laissé improviser avec les enfants.
Après ces moments quotidiens d’amour maternel très réalistes, c’est plus facile de créer l’inquiétude. On ne va pas jouer le mystère ! Juste en effaçant un sourire par exemple, ça questionne, ça donne un secret au personnage. De toutes façons, j’ai besoin de rire énormément entre les prises. J’ai une capacité à sortir très vite de mes personnages. Je crois que je n’ai jamais autant ri que sur ce film !


Vous abordez des registres très différents. Quel plaisir particulier éprouvez-vous à tourner dans un thriller ?
En tout cas, déjà c’était très agréable d’être sur le plateau tout le temps. Je quittais ma loge le matin pour n’y retourner que le soir. Alfred Lot impulsait une énergie assez géniale. Finalement, le plus fatigant et le plus difficile dans ce métier, c’est l’attente. Sur ce tournage, il n’y en avait pas. On était dans une espèce de jeu non-stop. On finissait une séquence où on courait dans les dunes, aussitôt après je faisais réchauffer les biberons ! J’avais le sentiment qu’on faisait un court métrage à l’arrachée, sans autorisation ! Ce rythme crée de précieux liens humains avec l’équipe technique, tout le monde se donne à fond. Et finalement, ça correspond à ce que vit Lucie, elle ne s’arrête jamais.

Quelle a été la scène la plus jubilatoire, ou la plus terrible à interpréter ?
Les scènes de flingue sont très amusantes, on a l’impression d’être Nikita ! La séquence sous la douche n’était pas forcément la plus sympa, on est au plus profond de l’intimité... Mais je savais que la scène se terminait dans la légèreté et la drôlerie avec l’arrivée d’Eric et sa gêne quand il pose sa main par mégarde sur ma petite culotte ! Seul le chef-op était présent dans la salle de bain, caché sous un énorme K-way un peu ridicule, et je n’étais pas complètement nue. Il y a rarement des scènes aussi intimes dans les films de genre qui soient traitées avec autant de pudeur et de respect. Et elle n’est pas gratuite, elle fait basculer leur relation.

Comment Alfred Lot vous a-t-il dirigée, et quelles sont ses qualités ?
Alfred est très pudique, il ne déborde jamais dans l’hystérie, ni dans un enthousiasme excessif à en rajouter dans les faux compliments ! J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler avec lui. Je comprends qu’il soit obsédé par ses cadres, il est déjà en train de monter son film pendant qu’il tourne. Rassuré sur l’image, il peut se permettre d’être généreux avec ses acteurs. D’une manière très douce et avec beaucoup de respect, il nous donne des espaces de liberté en sachant qu’elle va nous amener au meilleur de notre capacité. Avec Eric Caravaca, on avait de grands fous rires entre les prises pour se défouler, et Alfred avait l’intelligence de nous laisser ces moments-là. Je suis très sensible à la direction d’acteurs et à la technique car j’espère passer à la réalisation.

Vous avez une belle complicité de jeu avec Eric Caravaca.
Alfred avait organisé un déjeuner pour notre première rencontre. À la fin, je me suis dit que deux mois et demi dans le Nord à travailler ensemble avec Eric, ça allait être sinistre ! Dès le premier jour de tournage, j’ai découvert un acteur extraordinaire qui donne autant dans le champ que dans le contre-champ, et un merveilleux complice pour mes moments de rigolade. Avec Eric, on avait la même envie de faire rire toute l’équipe, et l’ambiance était formidable sur ce film. J’ai aussi pris beaucoup de plaisir à jouer avec Céline Sallette et Nathalie Richard.

Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?
Le plaisir d’être dans une énergie permanente, et le bonheur absolu de retrouver l’équipe lorsque le réveil sonne à 5h du matin ! Ça devrait être comme ça sur chaque tournage puisque ce métier fait rêver le monde !

Entretien avec Éric CARAVACA
Moreno

Qu’est-ce qui vous motivait dans ce projet au départ ?
Une histoire d’amitié ! Nous avions avec Alfred Lot un ami commun : Maxime Bochner, aujourd’hui disparu, à qui nous avons l’un et l’autre dédicacé nos premiers films : le 3ème Homme en quelque sorte... Évidemment, quand Alfred m’a proposé le rôle de Stéphane Moreno, il était hors de question que je refuse. J’étais très attiré par un film d’un genre que je n’avais quasiment jamais pratiqué. J’ai beaucoup aimé la façon dont Alfred s’est emparé de cette étrange histoire qui lie le romanesque au thriller. Les instants suspendus où l’on approche l’intimité des personnages donnent une beauté rare à ce genre de film.

Parlez-nous de Stéphane Moreno, votre personnage.
Moreno est un flic consciencieux et par ailleurs un peu maladroit, ce qui le rend assez touchant. Il est assez solitaire, on devine que lui aussi a ses failles.

Moreno est tiraillé entre sa rigueur professionnelle et son attirance pour Lucie.
Il éprouve un sentiment naissant qu’il n’ose pas dévoiler... Il hésite à franchir le pas. On peut imaginer qu’il a vécu une expérience sentimentale malheureuse. Je l’ai travaillé un peu dans ce sens-là. Au départ, il est assez protecteur vis-à-vis de Lucie qui débarque comme stagiaire dans ce commissariat. Puis il est étonné par son approche singulière sur cette enquête, par ses intuitions, ses déductions. Finalement il est totalement charmé par cette femme.

Vous avez fait des recherches personnelles pour arriver à une telle justesse de jeu ?
Pour me préparer, j’ai rencontré un policier qui, par certains côtés, ressemblait à Moreno. Il m’a touché, il parlait de son métier avec humilité. Et avec beaucoup d’humanité, comme un comédien de théâtre peut parler de son travail. Ce policier était très solide mentalement, et en même temps, très sensible. Je tenais à donner ce côté humain et attachant au personnage pour ne pas tomber dans une caricature de jeune flic turbulent. Finalement, une fois que l’on a des menottes et un pistolet accrochés à la ceinture, on n’a pas besoin de trop en rajouter pour représenter la police !

Ce doit être intéressant pour un acteur de jouer sur deux registres dans un film. Pour l’histoire sentimentale, dans les rapports avec Lucie, vous installez un jeu tout en délicatesse. Tout se passe à demi-mot, par des jeux de regards, des émotions sensibles et discrètes qui contrastent avec la violence des situations.
Mon rôle n’est pas démonstratif, il a sa fonction, et elle a son importance dans ce projet. J’ai eu la chance d’avoir Mélanie Laurent comme partenaire. Très vite, une belle complicité s’est créée entre nous, Mélanie est très franche et très directe. On s’est découvert un humour commun, on a beaucoup rigolé. Je pense qu’il n’y aurait pas eu cette même connivence à l’écran entre deux acteurs, si bons soient-ils, sans cet échange et cet accord spontané. L’important était d’être à l’écoute l’un de l’autre, et de laisser ses propres bagages en coulisses. Je crois de plus en plus à cela : se nourrir en amont, puis au moment de jouer, travailler en creux, oublier le travail, être dans le moment présent.

L’ensemble du casting est bien équilibré.

Oui, tous les acteurs sont au même niveau. Quand on voit un film pour la première fois, on a tendance à ne retenir que les mauvais moments de son propre travail, mais là j’ai pris beaucoup de plaisir à observer le jeu de tous les comédiens. Gilles Lellouche et Jonathan Zaccaï sont formidables. Leur enjeu était difficile, car c’est eux qui ouvrent le feu. Céline Sallette et Laurence Côte sont étonnantes. La première fois que j’ai vu Laurence apparaître à l’écran, je me suis dit, « Mais qui est cet acteur avec son grand manteau ? » Céline défend magnifiquement son personnage, elle n’est pas tombée dans le piège de la démesure, elle est extrêmement touchante et on accepte sa folie. Le gardien du zoo et le taxidermiste (Jean-François Stevenin) sont dans un registre un peu plus démonstratif, mais restent d’une grande justesse et révèlent ainsi toute la dimension de leur personnage. Alfred a réussi à recréer une troupe de comédiens comme une troupe de théâtre, c’est plaisant et rare. C’est un homme de plateau, alors rien ne l’effraie. Sa force tranquille est très rassurante pour un acteur.

Alors, heureux de vous être aventuré dans un film de genre ?
Oui, content du voyage ! Heureux et ému de voir un ami concrétiser son projet. Alfred a été à la hauteur de ses ambitions, il a réussi son film. Nous avons eu la chance d’être soutenu par un producteur comme Charles Gassot, par Jacques Hinstin, un des meilleurs directeurs exécutifs et par Gaël Deledicq notre régisseur général. Ils ont tout mis en oeuvre pour que le film se fasse dans de bonnes conditions.

Propos de Gilles LELLOUCHE
Sylvain

Dès notre première rencontre, j’ai été séduit par la façon dont Alfred Lot parlait de son projet. Il était totalement passionné. Finalement ce n’est pas si fréquent de voir un réalisateur habité à ce point-là par son film, surtout aussi en amont. Je me suis dit, ce type est chouette, et si en plus le scénario est solide, alors là, ça vaut le coup. Il s’avère que je l’ai dévoré en une heure, je ne pouvais pas m’arrêter. Il y a des rebondissements permanents. Ensuite, je me suis attaché à mon personnage. Sylvain est un type ordinaire brusquement plongé dans une histoire extraordinaire. Hélas pour lui, tout cela va le dépasser et même plus que le dépasser !
Jusque-là Sylvain menait une vie tranquille avec sa femme et son bébé. Mis au chômage, il passait son temps à glandouiller avec son pote Vigo, jusqu’à ce fameux soir où tout a basculé.
Le film part sur un accident. Un type est fauché... C’est Vigo qui conduit, mais la voiture appartient à Sylvain. Tout à coup Sylvain n’est plus décideur de son destin. D’autres décident pour lui... À un moment donné, il veut faire marche arrière, mais hélas, c’est trop tard... Et là, la personnalité de ces deux amis va se révéler d’une manière assez violente.
Ce genre d’histoire, avec des scènes aussi denses, est un vrai régal pour un comédien. On a pris un plaisir fou avec Jonathan Zaccaï à composer nos personnages. On était très complémentaires, on s’encourageait sans arrêt, en échangeant nos points de vue, on se disait, « Tiens, là tu pourrais rajouter ça »... J’étais super motivé et à la fois, ce rôle m’a flanqué un trac comme j’en ai rarement eu dans ma vie ! Je m’étais pourtant longuement préparé avant le tournage, mais ensuite, plus certaines scènes approchaient, plus je m’apercevais que j’étais en micro dépression rien qu’à imaginer les situations que je devais jouer, comme celle où je découvre ce qui est arrivé à ma fille et ma femme par exemple. Mais c’est génial, parce que c’est très galvanisant, ça donne une terrible énergie.
Je ne suis pas prêt d’oublier une telle expérience, et un tel film !


Entretiens Gaillac-Morgue

(BANDE ANNONCE 2007)

 

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