L'ENNEMI INTIME (BANDE ANNONCE + TEXTE) 2007
L'ENNEMI INTIME

de Florent-Emilio SIRI (NID DE GUEPES - OTAGE et prochainement LES RIVIERES POURPRES 3)
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avec Benoit MAGIMEL - Albert DUPONTEL - Aurélien RECOING - Marc BARBE - Vincent ROTTIERS - Eric SAVIN...
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Musique Alexandre DESPLAT
L'HISTOIRE : Algérie, 1959.
Les opérations militaires s'intensifient. Dans les hautes montagnes Kabyles, Terrien, un lieutenant idéaliste, prend le commandement d'une section de l'armée française. Il y rencontre le sergent
Dougnac, un militaire désabusé. Leurs différences et la dure réalité du terrain vont vite mettre à l'épreuve les deux hommes. Perdus dans une guerre qui ne dit pas son nom, ils vont découvrir
qu'ils n'ont comme pire ennemi qu'eux-mêmes.
NOTES DE PRODUCTION
Benoît Magimel raconte : " Il y a quelques années, jai rencontré Patrick Rotman au cours dun déjeuner et nous avons parlé de nos projets respectifs. Je lui ai confié mon désir de faire un film sur la guerre dAlgérie. Bien que nayant aucun lien personnel avec ce conflit, jai toujours été intrigué par son côté mystérieux et par les résonances très fortes quil suscite encore aujourdhui. Patrick a ouvert de grands yeux et ma expliqué à quel point ce sujet le passionnait depuis des années. Jignorais alors que cétait lui qui avait réalisé, avec Bertrand Tavernier, le documentaire " La Guerre sans nom ". Cest un des vrais spécialistes du sujet. "
Patrick Rotman se souvient : " A lépoque, je travaillais sur un nouveau documentaire sur la guerre dAlgérie qui sappelait déjà " LEnnemi intime ". Après lavoir visionné, Benoît a été encore plus désireux de faire ce film. "
Benoît Magimel reprend : " Jen ai rapidement parlé à Florent-Emilio Siri. Je ne lai pas seulement fait parce que nous sommes amis, mais parce que cest un des meilleurs réalisateurs que je connaisse et que jétais convaincu que sa sensibilité et sa virtuosité technique seraient parfaites pour maîtriser le fond et la forme. Il avait toujours eu envie de faire un film sur la guerre dAlgérie. Jai donc organisé une rencontre entre Florent et Patrick. "
Florent-Emilio Siri explique : " Jai toujours voulu faire un film sur les guerres de décolonisation. Un film à la fois épique et intimiste. Jadmire " La 317ème section " de Pierre Schoendoerffer sur la guerre dIndochine. Aussi Benoît et moi nous faisons partie de cette génération que des films sur la guerre du Vietnam comme " Apocalypse Now ", " Platoon " ou " Voyage au bout de lenfer " ont marquée à vie. Et je me suis toujours demandé pourquoi on nen faisait pas en France sur la guerre dAlgérie, sauf rares exceptions. Il faut citer R.A.S. dYves Boisset, " La question " de Laurent Heynemann, " Avoir vingt ans dans les aurès " de René Vautier et bien sûr, " La bataille dAlger " de Gillo Pontecorvo, mais ces films ont plus de 30 ans, voire 40. Malheureusement, le projet " Lennemi intime " na pas pu démarrer aussi vite que nous le souhaitions et je suis parti aux Etats-Unis tourner un autre film. Cette expérience-là ma aussi permis de revenir encore plus à même de porter et de valoriser tout ce que " Lennemi intime " impliquait. "
Benoît Magimel précise : " Le premier producteur que nous avions trouvé a laissé tomber. Il aura fallu attendre cinq ans que François Kraus et Denis Pineau-Valencienne reprennent le projet pour que tout redémarre enfin. "
Florent-Emilio Siri ajoute : " Entre-temps, Benoît avait encore renforcé sa place dans le cinéma et le documentaire de Patrick était sorti en rencontrant un succès immense : 9 millions de téléspectateurs à ce jour. François, Denis, puis le distributeur SND sont arrivés et nous ont soutenus jusquau bout. "
Le producteur François Kraus confie : " Cest Dominique Besnehard qui nous a fait lire le scénario de Patrick Rotman. Nous avons eu un vrai coup de cur. Ce scénario devait être produit, il fallait traiter le sujet. À lépoque la disponibilité de Florent Siri nétait pas acquise, il était encore mobilisé par son film américain, mais nous étions aussi séduits par la perspective dune association de talents uniques : la connaissance de Patrick Rotman, nourrie de faits authentiques historiquement avérés, la mise en scène de Florent-Emilio Siri, réalisateur du très beau UNE MINUTE DE SILENCE et de films denvergure internationale, et le charisme de Benoît Magimel.
" Cest un film de metteur en scène, un film dacteurs, un grand spectacle qui ne vous lâche pas une seconde. Mais cest aussi une occasion de parler de ce qui a été trop longtemps gardé sous silence. "
Denis Pineau-Valencienne ajoute : " Lambition de tous était de faire un film de guerre, épique, sur une page dHistoire très peu traitée au cinéma. Nous nous sommes concentrés sur des parcours humains, avec pour approche de plonger le spectateur au cur de lun de nos plus douloureux conflits, lespoir étant de dépasser le genre " film de guerre " et permettre que souvre enfin un dialogue large autour de la guerre dAlgérie. "
Patrick Rotman intervient : " Fondamentalement, le sujet du film est la confrontation de lêtre humain à des choses effroyables dans un contexte particulier, qui revêt aussi un caractère universel. Avec le recul apporté par le temps, jespère que lon peut aborder les sujets qui touchent à cette guerre, les violences de larmée française, et mieux en comprendre la complexité. Jai voulu quon voie également la violence et la barbarie utilisées par le FLN dans son combat. Tous ces aspects vont je lespère sincèrement donner au spectateur lenvie de comprendre que cette guerre, comme lHistoire en général, est complexe et quil faut se garder des grandes phrases définitives sur le Bien et le Mal. Beaucoup de mémoires sont impliquées dans cette guerre : la mémoire des pieds-noirs, celle des harkis, celle de plus de deux millions de Français qui lont faite et la portent encore cinquante ans après dans leur esprit et parfois dans leur chair. La mémoire des enfants dAlgériens qui sont nés en France et sont français aujourdhui. Toutes ces mémoires sont contradictoires, sopposent, et jespère quà travers ce film on comprendra quil est nécessaire de les dépasser pour arriver à une vision dépassionnée. "
UNE GUERRE QUI NE DIT PAS SON NOM
Patrick Rotman explique : " Etrangement, jai une sorte de passion historique pour cette guerre et je travaille dessus depuis une trentaine dannées, mais je nai aucun lien personnel avec elle. Je pense que ces huit années (1954/1962) ont pesé par bien des aspects sur la mémoire et la conscience françaises. Cette guerre a été directement responsable de la fin de la Quatrième République et ce nest quaprès 1962 que la France a pu entrer dans la modernité.
" Le traumatisme pour les deux millions de soldats envoyés là-bas a longtemps été enfoui, longtemps occulté. Lorsquen 1990, Bertrand Tavernier et moi avons réalisé " La Guerre sans nom ", nous avons pu constater que nombre dappelés dalors nen avaient jamais parlé à leur famille. Jai toujours pensé quil fallait faire la lumière sur ce trou noir de notre mémoire. "
Le scénariste ajoute : " A partir du moment où Benoît, Florent et moi avons décidé de faire ce film, je lai écrit en quelques semaines, sans me soucier de la production. Imprégné de ce thème, des histoires que lon mavait racontées, qui mont donné des nuits de cauchemars, jai littéralement craché le scénario. Javais le besoin impérieux de lécrire, même si cela ne devait pas aller plus loin. "
Denis Pineau-Valencienne intervient : " Les films déjà réalisés autour de ce sujet lont été à la fin des années 60 ou au début des années 70, à un moment où le cinéma était très militant et chaque fois sur un mode strictement intimiste. Puis une certaine lassitude vis-à-vis de ce type de cinéma sest installée, jusquà ce quon trouve une nouvelle façon daborder le sujet, sans manichéisme, en mêlant intimisme et grand spectacle. Peut-être fallait-il aussi quun homme comme Patrick Rotman arrive et fasse un travail dauthenticité fondamental. Nous avons eu cette chance et nous avons pu ouvrir des portes qui, sans lui, auraient été difficiles à franchir. "
Patrick Rotman reprend : " Lorsque jai écrit le scénario, je sortais dune plongée dun an et demi dans mon documentaire " Lennemi intime ". Javais visionné des centaines dheures darchives, recueilli des dizaines dheures de témoignages, et jétais complètement imprégné par le sujet. Il fallait donc que tout décante pour que le film puisse être ce quil est : une pure fiction. Jai inventé les personnages. Mais presque chaque scène, chaque moment sont nourris par la réalité des détails des histoires que jai entendues et recueillies.
Ce qui ma toujours intéressé, cest la confrontation dun homme, avec ses sentiments, ses valeurs, avec le tourbillon de lHistoire. Jai essayé de placer le film à la croisée du travail dhistorien et dun tempérament de conteur dhistoire. "
Le scénariste poursuit : " Javais cette volonté minimaliste de traiter de la guerre dAlgérie à travers quelques individus. Je souhaitais prendre un microcosme de quelques hommes isolés perdus dans un coin de Kabylie et en montrer toutes les contradictions. Lidée de départ était dobserver le conflit à travers le prisme dune section, et plus particulièrement dun jeune lieutenant idéaliste confronté à la réalité de cette guerre qui va le bouleverser.
On est en 1959, un moment important puisquà lautomne le général De Gaulle a prononcé le mot dautodétermination qui permet de commencer à espérer la paix. Sur le plan militaire, cest une période de grandes opérations pour larmée française auxquelles le FLN résiste, particulièrement en Kabylie où le terrain favorise cette résistance. "
Patrick Rotman ajoute : " Dès le départ, il était clair pour moi, et jen ai très vite parlé avec Florent, que le film montrerait la réalité de cette guerre dans ce quelle a de plus concret et parlerait de ce qui se passe dans la tête de jeunes gens de vingt ans. Les deux aspects étaient indissociables. Projeté dans une telle guerre et confronté à la barbarie, chacun réagit en fonction de ce quil sait, de sa culture, de sa religion, de ce quil est une fois mis à nu. Les barrières culturelles, sociales, humaines seffondrent alors. On est dans une sorte de no mans land où tout peut arriver. Cest le cur du film. "
Patrick Rotman explique : " Pendant très longtemps, on a refusé le nom de guerre, en parlant de maintien de lordre, de pacification. Comme pour toutes les guerres où larmée occupante est confrontée à la guérilla, cest un ennemi invisible quil faut traquer, et le renseignement est primordial. On connaît parfaitement lengrenage qui conduit aux interrogatoires musclés et à la torture pour obtenir ces renseignements. Il y a aussi la violence de ladversaire. La malheureuse population algérienne est lenjeu dune bataille entre larmée française et le FLN. Tous les deux, aussi violents, essaient avec leurs propres moyens de gagner cette population. Cest le caractère très particulier de cette guerre et des guerres de guérilla de lépoque. Le titre du film renvoie évidemment à lennemi qui est en chacun de nous et peut conduire nimporte quel individu normal à commettre des actes terribles. Il renvoie également au fait que cette guerre se déroule en Algérie, avec un adversaire qui est français puisquà cette époque, " lAlgérie, cest la France ". Cest une guerre intestine, intime. Cest une guerre coloniale mais aussi une sorte de guerre civile. Tous ces éléments la rendent extrêmement complexe, contradictoire, ambiguë et interdisaient de faire un film simpliste ou manichéen. Mon grand souci dans lécriture du scénario a été de rendre compte de cette complexité des situations et des contradictions des individus qui sy trouvent plongés. "
Patrick Rotman poursuit : " Cette guerre est un creuset dramatique exceptionnel où les passions humaines, politiques, se sont déchaînées dans un paroxysme incroyable. Cette espèce de chaudron brûlant où sont brassées toutes les passions humaines est la structure du film. Au-delà, il a une portée plus générale, avec une question que chaque spectateur se posera : que faire lorsquon est confronté à ce type de situation ? Ce débat a une portée universelle que lon retrouve dans ce type de guerre, aujourdhui encore. Jusquoù la justesse supposée dune cause permet-elle daller ? La fin justifie-t-elle les moyens ? "
François Kraus intervient : " Il faut se souvenir que le travail documentaire de Patrick Rotman est à lorigine du film. Cest un élément déterminant qui a motivé tous ceux qui se sont engagés sur le projet. Au-delà de notre passion pour lhistoire ou de la dimension personnelle, nous voulions recréer le choc ressenti par tous ceux qui ont vécu ces événements. Le documentaire nous a bouleversés. Lidée était de rendre ce conflit et les drames quil a entraînés toujours plus accessibles, quil soit possible den parler facilement. "
LHUMANITE QUI DEPASSE LHISTOIRE
Florent-Emilio Siri raconte : " Moi qui ai un cursus scolaire normal, je nai croisé que quelques lignes sur cette guerre dans mes livres dHistoire. Par la suite jai lu des livres sur le sujet, je mintéressais à la perspective dun film sur ce conflit. Mais cest à travers Patrick Rotman et son documentaire que jai eu accès à une somme dinformations formidable, des anecdotes incroyables qui au-delà de la " grande Histoire " permettaient denvisager nourrir la " petite " et recentrer sur lhumain. Je nai pas aujourdhui la prétention davoir tout compris de cette guerre, mais plus javançais sur le projet, plus je sentais que ce film était nécessaire. Jétais chaque jour davantage convaincu quil fallait parler de ce que cette guerre avait à cacher.
" Plus quun film de guerre, je voulais faire un film sur la guerre. Je souhaitais quil dépasse le cadre de la guerre dAlgérie, que ce soit un plaidoyer contre la guerre en général. En resserrant sur les hommes, on accède à luniversel. À léchelle humaine, toutes les guerres sont des gâchis énormes. Cest la seule vérité que lon puisse retirer. Même si le cinéma est un art de divertissement, il est des films nécessaires comme celui-là. Je crois quau travers dun film de guerre, on peut aborder des thèmes très profonds et peut-être aider, parce que je crois en lhumain, à faire évoluer les consciences et empêcher que de pareilles horreurs ne se reproduisent. "
Le réalisateur et adaptateur du scénario poursuit : " Pour moi lidée du film se résumait dans son très beau titre. Dans cette guerre, le pire ennemi nest pas lautre, cest soi-même. Sur la base du scénario de Patrick Rotman, jai travaillé les personnages, la structure, le rythme. Jai aménagé les parcours humains, réorganisé les batailles, les crescendos rythmiques. Conjuguer nos deux visions était une expérience formidable. "
Florent-Emilio Siri ajoute : " Pour moi, deux histoires directement tirées du réel symbolisent très bien lhistoire de la guerre dAlgérie : celle du capitaine Berthaut, lui-même torturé par la Gestapo, qui raconte au lieutenant Terrien quil vient de torturer un prisonnier. Cest symptomatique de la guerre qui altère les hommes, les transforme. Lautre histoire est celle du prisonnier joué par Fellag, un rebelle du FLN, et son échange sur la bataille de Monte Cassino avec lun des harkis de la section. Monte Cassino est un épisode décisif de la Seconde Guerre mondiale mené par des soldats originaires dAfrique du Nord engagés dans les forces armées françaises. Le film INDIGENES de Rachid Bouchareb a abordé cet événement très important. Quelques années plus tard, on retrouve dans une situation surréaliste lun de ces combattants Algériens qui est encore aux côtés de la France alors quun autre est passé au FLN. Ces deux types se retrouvent, lun chargé de fusiller lautre. Le paradoxe est total.
" Mais par-delà toutes ces anecdotes tirées de la réalité, cest la fiction qui ma donné envie dans le travail de Patrick. Les situations comme celle où le lieutenant ordonne de ne pas tirer sur des femmes, un soldat le fait malgré tout et révèle au lieutenant que ce sont des rebelles déguisés. Ou la scène douverture, lorsque des militaires français tirent sur dautres dentre eux Enfin, le parcours du personnage dAmar, le jeune Kabyle, encore enfant, était très important pour moi du point de vue de lhistoire et de sa symbolique. Lorsque la mère dAmar est tuée par le FLN, il est sauvé par le lieutenant Terrien et le gamin va se battre aux cotés de larmée française. Puis, cest larmée française qui tue son frère aîné maquisard FLN. Quand enfin, après les épisodes du napalm et de la razzia au village, Amar voit Terrien verser dans la surenchère de violence, il se décide à rejoindre les indépendantistes pour tuer lui-même son sauveur dun jour. Cette complexité est très cinématographique. "
" Cette guerre se déroulait sur trois niveaux : une guerre dindépendance, une guerre civile et une guerre coloniale. Il y avait donc là toute une matière vivante quil a fallu structurer autour dun personnage principal, le lieutenant Terrien, interprété par Benoît, et dun second, le sergent Dougnac, incarné par Albert Dupontel, un militaire par excellence mais que cette guerre a déjà changé car il ny retrouve aucune des valeurs qui lont conduit dans larmée. Mon idée était de croiser le parcours de ces deux personnages. On a un héros a priori positif, le lieutenant Terrien, et un héros a priori négatif, le sergent Dougnac. Un peu comme dans les westerns ces deux hommes paraissent très opposés et se retrouvent pourtant sur un certain nombre de points. On sattache tout de suite au lieutenant Terrien, lidéaliste qui débarque comme le spectateur au coeur de la guerre dAlgérie. Et le spectateur regarde dabord le sergent Dougnac avec distance car il est mystérieux et il a sa part de responsabilité dans la mort du lieutenant Constantin. Mais on comprend vite que le sergent nest pas un salaud mais juste un militaire qui essaye de bien faire malgré le sale boulot quil doit accomplir. Jai utilisé tous les moyens pour que le spectateur sidentifie au lieutenant Terrien, puis peu à peu sen détache pour se rapprocher finalement du sergent Dougnac. Je voulais quau travers du parcours croisé de ces deux personnages, le spectateur vive littéralement lui aussi les contradictions de cette guerre et de ces protagonistes. "
FACE A LA GUERRE ET FACE A EUX-MÊMES
Patrick Rotman précise : " Je nai pas cherché à établir une typologie représentative de tous les types de soldats, dengagements ou dêtres humains. Javais rencontré beaucoup dofficiers qui avaient participé à la bataille dAlger et javais été frappé de constater que nombre dentre eux étaient danciens résistants. Par quelle évolution humaine personnelle, ces mêmes hommes pouvaient-ils être amenés à accepter ce quils avaient combattu quinze ans plus tôt ? De là est né le très beau personnage du capitaine Berthaut, résultat de ce télescopage entre une conscience et un itinéraire qui lamène à cette espèce de distance, ce regard froid et clinique sur la guerre. Les harkis me tenaient beaucoup à cur car ils sont les victimes, larchétype de cette population qui bascule, partagée entre son envie dêtre reconnue dans sa personnalité et son attachement à la France. La relation de Terrien avec le jeune Kabyle quil recueille et sauve dune certaine manière est un peu la parabole de cette relation douloureuse. Ce sont ces divers personnages auxquels Terrien va être confronté qui le font évoluer. "
Patrick Rotman poursuit : " Dès le départ, il était évident que Terrien serait incarné par Benoît. Avoir, dès le début de lécriture, limage du personnage incarné ma permis de cristalliser mon histoire sur Benoît et doublier les dizaines de personnes qui le nourrissaient. Connaître lacteur et sa manière très intérieure de jouer, sa grande capacité à faire passer les sentiments et les états dâme dans des regards, des silences, une manière dêtre, ma apporté une aide énorme. Cest Florent qui a assuré le reste du casting, avec une acuité remarquable. "
Florent-Emilio Siri explique : " Jaime travailler avec les acteurs. Avec Benoît, nous nous connaissons depuis longtemps et il a participé à tous mes films même OTAGE pour lequel il a accepté de faire un doublage. Cest une longue histoire damitié, une sensibilité commune pour le cinéma. Je pense que Benoît peut tout jouer, en tout cas tous les personnages autour de son âge et de son physique. On le voit dailleurs dans sa carrière impressionnante, dun personnage à un autre. Je le dis depuis dix ans : " Benoît est comme les grands vins, plus il vieillit plus il se bonifie ".
" Pour le personnage du sergent Dougnac, je ne voyais personne dautre quAlbert Dupontel. Il porte en lui, dans son jeu, la contradiction du personnage, son intensité teintée de mystère. Avec lui, le spectateur ne sait pas sur quel pied danser. La première fois que je lui ai proposé le scénario, il a refusé parce quil trouvait le personnage trop négatif, dautant quà la base cétait un tortionnaire. Cétait inacceptable pour lui. Nous en avons rediscuté et jai adapté son personnage. Finalement cest un militaire qui refuse la torture en se détruisant par lalcool car il ne peut pas supporter cet écart avec son idéal militaire issu de la résistance à loccupant allemand pendant la seconde guerre mondiale. Cela lhumanise et le rapproche de Terrien. Albert était pour moi le seul acteur à avoir toutes les nuances et les couleurs dans son jeu pour incarner le sergent Dougnac. Il a un physique rare, et une personnalité qui mêle lhumanité et la violence.
" Marc Barbé, qui joue le capitaine Berthaut, na pas beaucoup de scènes, mais il existe dune manière très forte. Avec son physique cassé, il a cette fragilité essentielle pour la scène centrale du film, un dialogue de trois minutes avec le lieutenant Terrien. Jai filmé cet affrontement verbal comme un duel de western au milieu dun décor comme construit pour une scène damour.
Marc a réussi quelque chose de formidable. Quand il parle des soldats français, sa voix se met à trembler. Il a su apporter lhumanité nécessaire dans quelque chose de complètement déshumanisé.
" Aurélien Recoing, qui interprète le commandant Vesoul, sest donné pour le rôle un physique, une carrure de bonhomme, sans aucune fragilité, ni contradiction. Son rôle était à part car cest le seul personnage monolithique. Il est le symbole dune certaine France de lépoque, une France qui vit dans le passé et qui narrive pas à envisager lavenir. Il se cache derrière ses lunettes, son attitude, sa chemise noire. Nous avons travaillé sur la tenue, le physique, la voix. Aurélien a donné une vraie densité au personnage. Alexandre Desplat lui a écrit un thème musicale qui le définit très bien. Il est très noir, dans les basses voire les infra basses. Il ny a aucun aigu, cest comme sil ne connaissait, ni nentendait lensemble du spectre sonore. À chaque fois quil arrive, cest implacable.
" Dans le rôle du prisonnier, Fellag est formidable, irremplaçable. Son père a été un grand résistant Algérien. Il connaît parfaitement lHistoire et ma raconté des choses incroyables. Avant de tourner, je lui ai fait lire le scénario parce que je voulais avoir son avis, savoir si nous étions justes. Il a trouvé que oui, et il a tout de suite accepté le rôle. Il a été lun des premiers à dire quil fallait crever labcès créé par la guerre dAlgérie. Sa scène résume à elle seule lhistoire de cette guerre et des Algériens. Fellag est un homme fantastique, un grand acteur, un véritable humaniste qui a su dépasser ce quil a vécu enfant. "
Le réalisateur ajoute : " Chaque rôle a été distribué avec le plus grand soin. Nous avons réussi à rassembler une section qui fonctionne à la fois dans ses individualités et dans son ensemble. Je leur tire à tous mon chapeau. Il faut citer les remarquables prestations et lengagement de Vincent Rottiers, qui joue Lefranc, de Lounès Tazairt qui incarne Saïd, dAbdelhafid Metalsi, Eric Savin, Adrien Saint-Jore, Guillaume Gouix et du jeune Lounès Machène. "
LE TOURNAGE
Florent-Emilio Siri explique : " Je me suis rendu en repérages en Kabylie où jaurais voulu pouvoir tourner, mais il nexistait aucune infrastructure capable daccueillir une production comme la nôtre. Par contre, par souci de réalisme, jy ai fait le casting des acteurs qui sont en fait des non-acteurs, de jeunes paysans kabyles des montagnes. Ne pouvant tourner sur place, nous avons donc choisi de tourner au Maroc, dont la région de Beni Mellal ressemble beaucoup à la Kabylie.
" Le Maroc est habitué aux tournages dampleur. Il y a là-bas dexcellents techniciens. Nous y avons fait presque deux mois de repérages. Le décor était une composante essentielle de lhistoire. Quand on parle de lhorreur, il faut placer ce quil y a de plus beau en opposition. Je voulais donc trouver des paysages magnifiques, pour montrer que, comparés à la nature, nous ne sommes que des fourmis, des insectes. Je cherchais ce paradoxe.
" Notre base de tournage se situait dans le Moyen Atlas. Il nous fallait souvent une heure de piste voire plus pour arriver sur les décors. Nous avons tourné en quarante-huit jours, six jours par semaine. Le film a été entièrement storyboardé avant le tournage et quelques rares scènes pendant. Mais il faut remettre le story-board à sa juste place. Je dis toujours que jécris un film quatre fois : dabord au scénario, puis au story-board, puis au tournage, et enfin au montage. Cest le même film à chaque fois, mais à des étapes différentes qui " poussent " le film vers le haut. Sur le tournage, je me laisse guider par les acteurs et linterprétation quils font de leur personnage. Je leur donne un espace où ils peuvent sexprimer librement car cest à leur tour de nous faire partager leur vision. Puis, je corrige ou non en fonction du récit et de ma vision. "
Denis Pineau-Valencienne explique : " Dun point de vue logistique, sagissant dun tournage au milieu de nulle part, en montagne, dans une région marocaine assez isolée, ce film était très complexe. Florent devait faire face à une somme incroyable de problèmes. Il a commencé par le plus difficile en consacrant sa première semaine de tournage à la première bataille. Cela nous a permis de nous mettre tous en place, en rythme, dabord parce que nous sommes habitués à évoluer sur terrain plat alors que lon se retrouvait à crapahuter en pente raide dans la caillasse. Les premiers jours, le corps doit sadapter, on se réveille en pleine nuit avec des crampes dans les reins ! Nous tournions sous des températures comprises entre 45 et 50 degrés.
" On part avec lintuition que ça va être compliqué et on découvre que cest toujours pire. Mais cest passionnant ! Cétait une expérience de fabrication exceptionnelle. "
Le réalisateur reprend : " Pour chaque scène, je visualise, je storyboarde et jessaie de donner lampleur sans jamais perdre de vue les personnages. Cela fait partie de ma grammaire. Jinstalle un climat. Pour la scène de bombardement au napalm, la première réaction qui fait comprendre que ça va être terrible vient des militaires français eux-mêmes. La section de Terrien est elle-même effrayée. Tous, autour de lui, sécrient " Pas les bidons ! Pas les bidons ! ".
Cest là que japplique ce que jappelle la théorie de lélastique. Au début, je détends lentement lélastique : au pire joppose le plus beau, au suspense, jassocie le calme absolu. On survole un magnifique paysage puis on découvre lombre dun avion, comme un oiseau de proie, une menace qui plane. Il largue deux charges avec un souffle fort et chaud. Cest violent, rapide, je " surdécoupe " lexplosion : " lélastique vient de nous claquer sur les doigts ".
" Cette scène est un parcours, visuel, émotionnel, une suite de contrastes, doppositions, démotions, qui permet à la scène déchapper au cliché de la bataille esthétisante.
" Cette séquence conduit à lune des plus impressionnantes que nous ayons tournées, celle que jappelle " le cimetière ", après le largage du napalm, lorsque la section inspecte la zone dévastée. Les mannequins étaient très réalistes et il y avait aussi des comédiens maquillés. Cette scène a été lune des plus dures, comme celles autour des tortures. Déjà à lécriture, je les redoutais. Je naurais pas fait ce film si je navais pas trouvé la solution visuelle pour filmer la torture. En fait, plutôt que dessayer de filmer la torture, jai essayé de filmer la folie. Tout le monde est fou, personne ne sait plus qui fait quoi. Cest vraiment extrême. Je ne voulais pas trop parler de la torture car la guerre dAlgérie et ce film ne doivent pas se réduire au cliché de la torture. La torture que jai voulu montrer, cest le parcours psychologique de cet homme qui perd pied. Je préfère montrer la scène du napalm parce que peu de gens savent quil a été employé. "
Le réalisateur confie : " Tous les matins, en nous rendant sur les lieux de tournage, nous rencontrions des Berbères qui allaient chercher de leau, faisant surgir une image vieille de plusieurs siècles. Nous nous croisions dans ce décor presque sacré auquel nous imposions une sorte de viol. Une expression italienne parle du " mal de lAfrique ". Quand on rentre à Paris après cette expérience, avec ces images en tête, cest ce mal que lon ressent. Tout cela va au-delà du film, du temps et de lanecdote. Cest bien plus fort. Tout à coup, notre cinéma rencontre un autre monde pour accéder à un endroit unique. Lune des images les plus fortes qui me reste concerne la scène avec les hélicoptères qui se posent, quand Vesoul sort pour faire un discours. Nous étions au point le plus haut de cette montagne, dans un col, et en une demie-heure, toutes les crêtes se sont remplies dhommes. Tous les Berbères de la montagne étaient venus et nous entouraient. On voyait leurs silhouettes danser sur toutes les crêtes. Nous en avions croisé trois ou quatre sur la route et tout à coup, ils étaient des centaines et des centaines. Cétait hallucinant ! "
Florent-Emilio Siri raconte : " Nous tournions en plein été, avec cent cinquante techniciens, cinquante véhicules dont trente camions, avec une équipe composée de seulement trente Français, des Italiens dont le chef opérateur et de nombreux Marocains. Sur le plateau, on parlait français, italien, arabe marocain, berbère marocain et kabyle. Laventure humaine a été plus simple et plus heureuse que pour un tournage habituel. "
UNE EMOTION VRAIE
Le réalisateur explique : " Autour des comédiens principaux, il y avait toute la section à assembler. Tous les jeunes comédiens qui arrivaient sur le tournage y ont fait leur entraînement militaire. Mais avant cela, il a fallu nourrir leurs personnages. Jai donc remis à chacun un dossier que jai assemblé, fait de textes, de photos. Il contenait des nouvelles de Daniel Zimmermann intitulées " Nouvelles de la zone interdite ", terribles psychologiquement ; des compilations de photos de la guerre dAlgérie des scènes de camaraderie, de massacre mélangeant lhorreur et le quotidien réunies sur une cinquantaine de pages. Je leur ai montré " La 317ème section " de Pierre Schoendoerffer pour son côté documentaire et le jeu clair et net, sans artifice. Ensuite, je les ai vus un par un pour discuter de ce dossier et leur donner des petites choses auxquelles ils pourraient se raccrocher. En une ligne, chaque jeune est typé, sait de quelle région il vient le titi parisien avec sa caméra, le mec de la campagne devenu sniper, le type du nord qui joue le radio, tous ces hommes qui composaient la France. Ils sont tous là, un peu perdus mais avec une vraie personnalité. Mon père ma toujours dit que sans le service militaire, il ne serait pas sorti de sa campagne, et cela ma inspiré. Jai également établi un lexique de six pages du langage populaire de lépoque, des expressions utilisées comme la guitoune, la copine, " te caille pas le lait ", pour éviter toute fausse note avec des gamins de vingt ans daujourdhui qui utilisent largot de notre époque. "
François Kraus commente : " Florent nous a impressionnés par sa capacité à prendre le film en main, à la fois dans sa globalité et dans les moindres détails. Ce qui donne sa force au film, ce sont ces sept ou huit personnages qui gravitent autour de Benoît et Albert. Chacun a son petit parcours rendu par des détails de costume, de mise en scène. Cest le talent de Florent, qui a bossé intensément pendant les mois de préparation sur les détails des costumes et des comportements, en compulsant des livres darchives, des témoignages. Il a su tout retranscrire dans le film. "
Le réalisateur reprend : " Sur le tournage, le sujet même du film a provoqué de véritables discussions. Raconter cette histoire était loccasion déchanger, de découvrir, et lesprit était remarquable. Certaines scènes ont trouvé un écho puissant chez les acteurs kabyles. Lors de lexécution du personnage joué par Fellag, ils avaient le cur qui battait à cent à lheure. Tirer sur celui qui est pour eux un symbole était quelque chose de très fort. "
LIMAGE
Florent-Emilio Siri explique : " Pour ce film, je retrouve mon directeur de la photo habituel, Giovanni Fiore Coltellacci. Nous sommes dans un contexte de film historique. Avec lui, jai donc essayé davoir cette couleur de lépoque, une photo désaturée qui a un peu vieilli et correspond bien au film de guerre. Nous avons tourné avec de la pellicule 50 ASA ce que très peu de chefs opérateurs savent bien faire. La 50 est très fine, très piquée, avec beaucoup de contraste. Comme nous tournions en montagne, nous ne disposions pas du matériel nécessaire pour filmer de nuit. On a donc souvent opté pour des nuits américaines. Létalonnage sest fait en numérique, ce qui nous a permis de retravailler par caches sur un contraste très fort, et une désaturation éliminant les bleus. Nous avons ainsi obtenu une image ressemblant aux photos passées, une image à la fois documentaire et brute. "
LA MUSIQUE
Le réalisateur confie : " Depuis mes débuts, je travaille avec Alexandre Desplat. En général, je cale sur mes prémontages des musiques composées par Alexandre pour dautres films. Cette fois, je lui ai montré le film sans musique pour travailler le rythme en détail. La musique devait être présente, mais ne pas passer devant. Alexandre a mélangé des instruments très variés, tibétains et japonais, avec des synthés et même une trompette jazzy. Cest un mélange incroyable, qui sert le film si justement quon la sent plus quon ne lentend. Alexandre na jamais joué sur les clichés dambiance ou sur les redondances de suspense. Au contraire, ce sont des nappes qui sétirent et installent un climat. Et ce nest quau générique de fin quon se rend compte que sa musique est là, quelle la toujours été et quelle est magnifique. Comme à chaque fois, Alexandre a accompli un travail remarquable. "
François Kraus conclut : " Florent sait obtenir le meilleur de chacun de ses collaborateurs. Il est très à lécoute, très ouvert. Travailler avec quelquun daussi travailleur, sérieux, passionné, est un vrai plaisir parce quil vous aide à vous dépasser. "
LE LIEUTENANT TERRIEN par Benoît Magimel
Vous êtes à lorigine du projet et votre implication dépasse de loin celle dun comédien. Pourquoi ?
Cest la première fois que jinitie concrètement un projet. Javais déjà tourné deux films avec Florent et nous avions lhabitude de travailler sur ses scénarios. Je donnais mon avis sur les personnages. Travailler en confiance et à toutes les étapes est très agréable, passionnant. Cest un bonheur pour un acteur car se contenter dattendre des propositions qui peuvent vous décevoir peut être frustrant. Même si Florent et moi avons une relation particulière, jétais sûr quil était le cinéaste quil fallait pour ce film. Il ma fait découvrir LA 317e SECTION, un film de guerre comme on en voit rarement, qui ma époustouflé. Florent ma beaucoup fait découvrir et nous avons des références communes. Nous avons un peu grandi ensemble.
Mon grand-père avait fait cette guerre mais personne nen avait jamais parlé autour de moi. Cette période restait quelque chose de mystérieux qui, pourtant, a un impact encore énorme sur notre société daujourdhui. Jétais troublé quon nen ait jamais parlé à part dans certains films, dont celui de Pontecorvo sur LA BATAILLE DALGER. Même à lécole, on ne nous en dit que quelques lignes. Cela suscite forcément curiosité et intérêt. Pourquoi sapplique-t-on tellement à oublier ? Les Anglo-Saxons parlent de leurs conflits avec beaucoup plus de facilité et très rapidement : des films sortent depuis longtemps sur la guerre en Irak. Jai toujours pensé, et je pense encore, que pour aller bien, il faut sortir les cadavres des placards et assumer ce que nous avons fait, même quand ce nest pas à notre gloire, ou bien quoiquon en pense.
Quelle est votre motivation personnelle ?
Pour moi, ce nest pas une action militante, mais une action citoyenne même si ce sont là des grands mots. Pour quune société aille bien, il faut pouvoir parler des choses qui dérangent, et la guerre dAlgérie dérange énormément. Nous en avons dailleurs eu la confirmation à travers les difficultés que nous avons rencontrées en préparant le film.
Comment avez-vous concrètement découvert la réalité de la guerre dAlgérie ?
Le documentaire de Patrick Rotman est une base de travail fabuleuse, le document le plus intéressant, le plus fort quil mait été donné de voir à ce jour. Ces témoignages saisissants permettent de se rendre compte que cette guerre na jamais quitté tous ces gens qui vivent a priori normalement. Même sil est difficile de réellement comprendre quelque chose quon na pas vécu, on peut sen inspirer. Jai gardé ce documentaire avec moi et je lai regardé continuellement pendant tout le tournage.
Pouvez-vous nous parler de votre personnage ?
Le lieutenant Terrien est plein didéaux. Cest un humaniste, conscient quil faudrait négocier avec le FLN, améliorer le statut des Musulmans dAlgérie, léquilibre entre les populations.
Lun des aspects qui contribuent à définir Terrien, cest sa relation avec le sergent Dougnac. Une sorte de respect mutuel rentré les relie. Jaime les moments où ils sobservent comme deux cow-boys engagés dans un duel. Dougnac apprécie la jeunesse de Terrien, sa naïveté, ses grandes phrases qui ont pu être les siennes il y a quelques années. Mais au fond il donne déjà peu de crédit à son humanisme à la con comme il dit trop loin des exigences du terrain. Le vertige entre lidéal et lexpérience en Algérie la laissé, lui, désemparé, ce qui le persuade vite que Terrien na " pas sa place ici ".
Et effectivement Terrien va se heurter à la réalité du conflit et réaliser que rien nest noir, rien nest blanc, que tout est complexe. Il espère changer les choses mais cest la guerre qui va le changer, le transformer au point de se perdre complètement. Son histoire est un véritable parcours au bout de lenfer humain. Mises à lépreuve du combat, ses valeurs morales ont cédé la place à la bête quil a en lui. Le titre " Lennemi intime " résume principalement cette expérience.
Jouer un tel personnage est passionnant.
Comment avez-vous approché votre personnage ?
Rentrer dans lhistoire et le personnage nétait pas compliqué. Le scénario était très bien écrit. Aussi complexe soit-elle, lévolution du personnage était rendue clairement. De plus, quand on tourne dans la montagne, dans des conditions physiques très difficiles, rentrer dans des situations extrêmes nest plus compliqué. Je voyais de jeunes acteurs, avec moins dexpérience, être là dès la première prise ! Le soleil, la poussière et ces paysages nous faisaient à tous le même effet !
Jouer une histoire, des situations qui nont aucune résonance dans la vie de tous les jours était par contre beaucoup plus difficile. On ne peut pas sinspirer de sa propre expérience. On a des témoignages, beaucoup de choses pour apprendre et comprendre des parcours dhommes, mais pas dexemples personnels. Cest assez déstabilisant. On a alors besoin de se remettre en question, besoin dun regard extérieur, mais surtout besoin du réalisateur.
Jouer ce lieutenant vous a-t-il renvoyé à des cas de conscience personnels ?
Je me sens proche de ce personnage par bien des côtés, tout simplement parce quil est fragile et je peux y trouver des résonances personnelles. Mais je nai pas connu de situation mettant si brutalement à lépreuve mes valeurs.
Qui peut dire avec certitude ce quil aurait fait dans la situation de Terrien? Son histoire nous parle de la faiblesse des hommes. Mais les héros, même discrets, existent aussi
Cest le troisième film que vous faites avec Florent-Emilio Siri. Quavez-vous vu évoluer en lui ?
Florent a toujours eu une grande expérience technique mais il a encore gagné en maturité, en maîtrise. Il connaît bien son outil et sait lutiliser avec intelligence. Cest ce qui mavait frappé dès nos premières collaborations. Il a une énergie phénoménale, cest un bourreau de travail. Son expérience aux Etats-Unis lui a encore beaucoup apporté. Aujourdhui, il connaît mieux les acteurs, il les comprend et sait mieux les diriger.
Florent donne beaucoup de matériaux aux acteurs, auxquels il apporte un gros sac en leur demandant de piocher dedans. Il adore quon sinspire de ce quil donne, quon y travaille, quon trouve des détails.
Sur un plan plus personnel, avec Florent, débarrassés du superflu, sans problème dego, on va à lessentiel sans avoir besoin de se parler énormément. Parfois Florent me demande mon avis et inversement. Jaime bien avoir un peu de distance aussi, que cette relation privilégiée sefface un peu pour que les autres acteurs ne soient pas gênés. Nous sommes donc assez pudiques. Sur le plateau, chacun doit faire son travail. Nous nous parlons le soir si nous en avons besoin.
Comment sest passé le tournage ?
Le tournage sest très bien passé même sil a été difficile, dense, avec beaucoup de contraintes et de pièges. Pour celui-ci, il y avait des scènes dassaut et de combat qui nécessitaient des effets spéciaux très contraignants, très techniques, avec un cahier des charges précis. Aller tourner dans des endroits perdus au fin fond du Maroc est une très bonne expérience qui vous laisse de vrais souvenirs. Cétait plaisant, excitant. Jétais heureux du casting. Nous avions de bons acteurs et de bons techniciens. Sans la ténacité et lengagement des techniciens, nous naurions pas pu faire ce film.
Le film correspond-t-il à ce que vous espériez ?
Je voulais de lémotion. Jespérais que tous ces personnages puissent me toucher malgré les choses parfois terribles quils commettent qui ne donnent pas envie de sidentifier. Le film ma bouleversé et je le crois assez fidèle à ce qui a pu se passer pendant la guerre dAlgérie. Il retrace une réalité humaine concrète.
En ce qui concerne lalliance entre le fond et la forme, il dépasse tout ce que javais pu espérer. Cest un grand film de guerre avec un fond incroyable, beaucoup dhumanité et une dimension très spectaculaire. Je pense quil est impossible de le regarder sans se sentir impliqué.
Savez-vous quelle place aura ce film dans votre parcours ?
LENNEMI INTIME occupe une place particulière dans ma carrière parce que je me suis beaucoup plus impliqué que sur dautres films. Je suis fier davoir été à lorigine du projet et des rencontres. Pouvoir réunir des énergies, des talents, est quelque chose de génial ! Susciter des projets comme celui-ci est une chance. Il a une résonance politique forte, un engagement. Tous ceux qui se sont engagés dans ce film y ont cru. Ils sont venus parce que le sujet parle à beaucoup de monde et parce quil y avait un potentiel visuel très fort dû au talent de Florent.
Je réalise quil était important de faire ce film et je comprends en même temps quon ait pu souhaiter que de telles choses restent cachées. Je ne pensais pas que je serais autant atteint. Cela a clarifié bien des choses en moi et je pense que ce sera le cas pour beaucoup.
LE SERGENT DOUGNAC par Albert Dupontel
Comment êtes-vous arrivé sur le projet ?
Grâce à notre relation, nous pouvions discuter. Nous avons construit les détails du personnage de Terrien ensemble.
Florent m'a contacté pendant le montage d " Enfermés dehors ". Il m'a amené le script aux audis de Boulogne, m'a dit ce qu'il souhaitait faire et me l'a laissé. Son côté direct et simple m'a plu d'emblée.
Quest-ce qui vous a donné envie dy prendre part ?
A vrai dire j'ai apprécié énormément le script mais je l'ai refusé car le Dougnac qui était dans la version initiale ne me plaisait pas du tout. Florent était surpris que je le lise si vite et déçu de mon refus mais il est revenu vers moi et m'a proposé tout simplement de le réécrire ! Sa proposition m'a beaucoup étonné, mais une telle marque de confiance m'a fait reconsidérer ma position. Il a validé les 4/5 de mes propositions et cela devenait difficile de refuser une nouvelle fois un rôle que je m'étais réapproprié Pour tout dire de telles attitudes sont très rares dans le métier et auguraient d'un metteur en scène hors du commun...