NAISSANCE DES PIEUVRES (BANDE ANNONCE 2007)
NAISSANCE DES PIEUVRES
de Céline SCIAMMA
avec Pauline ACQUART - Louise BLACHERE - Adèle HAENEL - Warren JACQUIN - Serge BRINCAT - Jérémie STEIB
Le premier film de Céline Sciamma NAISSANCE DES PIEUVRES présenté au Festival de Cannes cette année dans la section
"Un Certain Regard"
Ce film, salué par la critique, a remporté le prix Jeunesse au Festival de Cabourg.
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L'HISTOIRE
: L'été quand on a 15 ans. Rien à faire si ce n'est regarder le plafond. Elles sont trois : Marie, Anne,
Floriane. Dans le secret des vestiaires leurs destins se croisent et le désir surgit. Si les premières fois sont inoubliables c'est parce qu'elles n'ont pas de lois.
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Entretien avec Céline Sciamma
Pouvez-vous raconter votre parcours pour en arriver à Naissance des Pieuvres, votre premier long-métrage ? Une des
particularités de votre trajet, cest de ne pas avoir fait de court-métrage
Jai fait La fémis en section scénario. La fin de mes études a été validée par lécriture dun long-métrage. Lors de mon jury de diplôme,
Xavier Beauvois était présent
Il ma dit quil fallait absolument que je tourne moi-même ce film. Il semblait que dans lécriture, il y avait une signature qui pouvait accréditer lidée que je
devais le réaliser. Lidée a fait son chemin et il mest finalement apparu évident que je navais pas envie de le céder à quelquun dautre. Javais le choix entre plusieurs producteurs et ma
rencontre avec Les Productions Balthazar a été finalement déterminante. Ils pensaient que létape du court-métrage risquait juste de mettre du temps entre le film et moi. Ils mont offert ce
luxe de ne pas me faire passer par ce galop dessai, ce qui a permis de me lancer dans Naissance des Pieuvres avec la fraîcheur nécessaire. Tout a été très vite. Un an après ma sortie de La fémis, jétais en préparation du film.
Doù vient lidée du film ? Tout à la fois lunivers de la natation synchronisée et celui de
ces trois personnages féminins
Concernant la natation synchronisée, il y a une anecdote de départ qui est
autobiographique. À ladolescence, jai assisté par hasard à un gala de natation synchronisée qui mavait fait une
très forte impression, mais je narrivais pas vraiment à discerner pourquoi. Jétais persuadée que javais raté ma vie et que jaurais dû faire ça. Au bout
de quelques jours, je me suis aperçue que javais été impressionnée par des filles qui, au même âge que moi, étaient
déjà dans la concrétisation et dans la prouesse. Et moi je nétais, au mieux, quune promesse. Je trouvais que cétait une situation assez exemplaire de ce
quon peut ressentir à ladolescence, cest-à-dire une sorte de malentendu avec ses désirs. Il y a des choses
souterraines qui agissent sur les événements du quotidien. Je trouvais cette situation à la fois complètement anecdotique et en même temps, très forte pour
illustrer cet âge-là. Par ailleurs, je crois quil est préférable de parler ce quon connait. À mon âge, on peut parler de ce quon a vécu il y a dix ans. On la digéré et, en même temps, on la encore dans le ventre. Dautre part, le cinéma cest souvent
le lieu où lon parle des femmes mais cest aussi le lieu du fantasme. Ce sont souvent les hommes qui en parlent et javais envie de donner un point de vue féminin sur ces trois filles. Et du coup, de prendre le contrepied de ce qui se fait en général, cest-à-dire la
nostalgie, lémerveillement des premières fois. Au contraire, javais envie dêtre au présent, dans la cruauté de cet âge-là, de travailler sur
des sensations plus que sur la restitution détats dâme. Cest la raison pour laquelle je suis partie sur un film à trois
têtes. Trois personnages, cest-à-dire trois problématiques pour me démarquer de mon propre itinéraire, pour méparpiller un peu plus et, au final,
pour rassembler plus de trajets. Il sagissait aussi de faire une radiographie de la naissance de la féminité avec des
problématiques plutôt archétypales au départ. Ça mamusait de jouer avec les codes du film adolescent, cest-à-dire la question de la beauté, celle
de lincertitude et de la chrysalide, et celle du physique disgracieux. Ce sont trois personnages qui pourraient être
dans American Pie. Lidée était donc dinstaller le spectateur dans cette convention, de le mettre dans des chaussons afin quil ait limpression dêtre en terrain connu pour explorer plus loin ces situations
de départ et de lui faire faire un trajet. Pour moi, le film raconte le dur métier de fille. Il sagit donc dun point de vue féminin de
lintérieur.
Justement, le film frappe notamment par labsence des
adultes. Comment ce parti pris fort sest-il imposé à vous ?
Cest venu très rapidement. Jai commencé à écrire des scènes avec les parents. Ça ma
semblé très vite des figures imposées. Javais une impression de déjà vu. Les parents incarnaient une sorte de loi
qui limitait le film dans son genre. Précisément, je crois que ladolescence est un monde sans loi. Ses impératifs intimes sont liés à une communauté qui,
certes, se positionne par rapport aux adultes mais toujours dans une forme de rébellion assez stéréotypée. Il me
semblait que cette dimension napporterait rien au film. Surtout, il sagissait de traiter ladolescence dune manière épidermique, comme à lintérieur
dune bulle. Ce qui me semble juste en termes de sensations. Les parents sont des ennemis trop faciles et trop désignés. Enfermer les personnages dans un typage trop sociologique risquait dappauvrir la singularité du propos. Notamment par rapport
à lhomosexualité. Dans le cinéma français, ce sujet est au tout début de son traitement, surtout pour les filles. Je ne voulais surtout
pas faire un film sur le trajet classique daffirmation et de coming out qui implique forcément la loi et les parents. Je
voulais laisser ces personnages livrés à eux-mêmes pour vivre cette épreuve du feu. En termes didentification, je voulais que le spectateur nait le choix
quentre ces trois filles. Que pour des parents, il ny ait pas ce renfort de sidentifier à une figure paternelle ou
maternelle. Cette radicalité vient aussi du désir demmener le spectateur là où il na pas forcément envie daller spontanément. Cest un pari. Tout comme
labsence des garçons. Il ny a pas de point de vue masculin, ni de vision des hommes dans ce film. Naissance des Pieuvres nendosse aucun discours sur les garçons. Ils en sont la face B, pour un autre film. Ils ne
sont pas là, ils ne parlent pas. Ça tient aussi au point de vue de ces adolescentes pour lesquelles les hommes sont des forces brutes quon ne maîtrise
pas, avec lesquelles on ne dialogue pas.
Est-ce que vous pensez quil y a une spécificité du regard féminin dans Naissance des Pieuvres ?
Le regard féminin mintéresse surtout dans la fabrication. Mais dans le résultat, ce nest pas
forcément un film que jai envie de défendre sous cette bannière-là, ni dailleurs sous la bannière du film gay. Mais ce sont des questions que je me suis
largement posées. Je crois que ce sont des questions de travail et pas des drapeaux.
Comment avez-vous travaillé concrètement sur ce mélange dancrage
naturaliste et de stylisation ?
Il y a une volonté dintemporalité qui sest manifestée à tous les niveaux, sur les
décors ou les costumes notamment. Par exemple, il ny a pas de téléphones portables. Ce sont des détails qui créent
cette forme dintemporalité que je cherchais. Concernant les vêtements, je crois que les filles sont habillées dune manière contemporaine mais quelles
auraient pu être habillées comme ça il y a dix ans, surtout avec le revival actuel des années 90. Je voulais que la bande sonore participe aussi de cette sensation dintemporalité. Cest la raison pour laquelle les morceaux quécoutent les adolescents sont
des morceaux écrits spécialement pour le film. Le travail autour de limage a aussi beaucoup structuré le mélange de naturalisme et de stylisation. Au cadre, nous avons privilégié une caméra fixe qui manifeste très peu sa présence, un traitement frontal, des séquences
peu découpées. À la lumière, des partis pris engagés avec un travail autour de la couleur : les monochromes (rouge pour la boîte de nuit et bleu
pour la soirée finale), la lumière verte dans la fête du début, les teintes froides de la piscine
Cette volonté de
stylisation sapplique également au choix des lieux. Il y a eu peu dintervention sur les extérieurs mais plutôt un choix assez méticuleux. Je connais bien
les lieux où jai tourné. Il sagit dun type de ville qui a poussé dans les années 60. Des villes sans histoire. Ce
sont des lieux qui ne charrient aucune fiction, qui sont assez vierges et que personne na vraiment filmé. Rohmer a filmé Cergy-Pontoise ainsi que Verneuil
dans I comme Icare. Et Verneuil
la filmé comme si cétait lAmérique. Pour moi, cette banlieue raconte la middle-class. Elle est très française, très représentative même si elle ne
représente pas officiellement un sujet engagé. Cest un lieu quon pouvait investir et qui raconte quelque chose daujourdhui. Visuellement, cest une ville-champignon qui a grandi au gré des projets darchitectes, qui propose des assemblages de
lieux assez improbables et des ambiances qui poussent à la stylisation. Cela donne un patchwork de lieux assez étrange. Par exemple, ces colonnes conçues par Ricardo Bofill où a dailleurs tourné Rohmer. On ne sait pas où on est, cest Bienvenue à Gattaca. Les petits lotissements en brique rouge évoquent plutôt certaines banlieues américaines ou lEurope du
Nord. Tous ces lieux sont réellement concentrés sur 20 kms carrés. Il sagissait de trouver un équilibre entre la vraie personnalité dun lieu et la mise en scène quon pouvait créer autour.
Il y a tout de même un lieu qui structure le film, cest la piscine, qui
est comme une micro-société qui fonctionne avec ses propres règles.
La piscine est un lieu hautement cinématographique. Beaucoup de films français ont
leur scène de piscine. Cest généralement le moment où lhéroïne réfléchit. Elle fait deux ou trois brasses et elle
revisite sa vie. Sur ladolescence à la piscine, il y a un grand film, cest Deep End de Jerzy Skolimowski. La piscine cest un lieu qui suinte. Cest un espace qui apporte sa part de stéréotypes mais quon peut investir
de façon très différente. Il y a des films où cest le lieu du confinement, dautres au contraire, où cest le lieu de la liberté. Même dans le traitement sonore, on peut jouer sur létouffement ou au contraire, travailler sur un espace plus ouvert. Pour moi, cest
le lieu de la naissance du désir, du dévoilement, de la moiteur. Cest sur ce terrain du désir que Deep End ma profondément marquée. Cest effectivement aussi lidée dun monde qui a ses règles, avec des dimensions visuelles et sonores qui font rêver les metteurs en
scène. Avec la natation synchronisée, cest encore davantage un monde réglé avec des castes. Jai pratiqué beaucoup dimmersions documentaires
dans ce milieu qui est complètement méconnu et assez fascinant. Cest un sport qui est exclusivement féminin et, par
conséquent, qui produit un discours sur la féminité. La particularité de ce sport cest quil est très difficile, très athlétique
Les filles sentrainent
vingt heures par semaine. Elles doivent avoir des qualités physiques exceptionnelles. Tout ça pour pas grand chose
puisquil ny a pas de carrière possible derrière. Et cest un sport où lon produit énormément defforts tout en devant les gommer. Les filles doivent
donner limpression que cest facile et elles doivent absolument sourire. Cest ça qui mintéressait. Les nageuses de natation synchronisée sont des petits soldats maquillés comme des poupées. Il y a des impératifs de séduction, de combat
En termes de
mise en scène, cétait aussi un challenge parce quil y a un passé de connivence entre la natation synchronisée et le cinéma avec les ballets
nautiques dEsther Williams. Souvent, quand jévoquais le film avant de lavoir tourné, les gens avaient ce genre de
souvenirs horrifiés ou nostalgiques. Il y avait des écueils à éviter : le kitsch, la chorégraphie
Pour moi, lenjeu était de filmer la natation
synchronisée comme un sport, cest-à-dire montrer leffort, la discipline, le côté militaire
Cest un peu larmée des filles.
Les autres écueils à éviter étaient sans doute le mépris ou la parodie
Bien sûr. Jai de ladmiration pour cet effort quon met à produire quelque chose dabsolument vain. Il y
a quelque chose dabsurde là-dedans qui est très touchant. Jai beaucoup de tendresse pour cet univers. Jai vu des dizaines de compétition. Il y a
toujours une fille qui sévanouit, une autre qui vomit sur le bord de la piscine. Mais ça ne se produit jamais avant que la fille ait salué ou quelle ait obtenu sa note. Juste après, elle peut seffondrer. Cest sublime, cest-à-dire à la fois beau et terrifiant.
Cétait un enjeu important de trouver la distance juste par rapport à cet univers et son folklore envahissant.



Quel est le rôle du dialogue dans Naissance des Pieuvres ? Cest un film qui fonctionne sur la rétention et, en même temps, qui sorganise autour de la prise de parole adolescente
Jy ai beaucoup réfléchi. Traditionnellement, les films sur ladolescence sont des films de tchatche. Le côté intemporel de Naissance des Pieuvres passe aussi par
la possiblité déviter de se focaliser sur la langue dun moment que je nai dailleurs pas la prétention de maîtriser. Pour moi, être au plus juste cétait dabord faire parler ces filles comme tout le monde. Par ailleurs, je ne trouve pas
forcément juste de placer les adolescents du côté de la logorrhée. Cest plutôt le moment de la rétention. Il sagissait de travailler sur une
parole décisive. Jai essayé de penser Naissance des
Pieuvres comme un film daction. Dire quon est amoureux, cest manger une poubelle. Jai trouvé intéressant de travailler en souterrain. Il ny a aucune parole gratuite. À chaque
fois quun personnage dit quelque chose, ça engage une action. Tout est allé dans le sens dun film daction.
Parlons des trois personnages du film. Commençons par Anne, la fille plus corpulente
Ce nest pas le personnage principal mais cest la seule qui a un trajet de solitude. Elle est
en interaction avec le personnage masculin mais au fond, elle est vraiment seule. Cest un personnage qui a été
difficile à gérer tout au long du processus parce quil avait ce ton à lui et quil était très séduisant. Il a fallu quil trouve sa place au montage.
Cest un personnage qui peut susciter des malentendus, surtout au début du film, et qui participe beaucoup dune situation archétypale : cest la bonne copine, la bonne grosse
Une fois quil a trouvé sa place, ce personnage est partie prenante de
la radicalité du film. Au final, cest Anne la plus courageuse, celle qui affronte et celle qui va recevoir le moins damour, le plus de cruauté.
Ce retournement de situation ou dimage est payant. Anne est le pivot, dans ses disparitions comme dans ses réapparitions.
La violence de son trajet lui donne une certaine grandeur. Elle rêve à voix haute. Cest la plus enfantine. Elle est dans une démarche de foi, avec
des rituels improbables comme enterrer son soutien-gorge, prier
Logiquement, en bonne croyante, elle sera une
martyre.
Floriane fonctionne à linverse sur la beauté, lapparence de la facilité, la
séduction
Cest lobjet de désir. En réalité, dès le scénario, javais vraiment envie de parler du
drame vécu par les belles filles. Le cinéma célèbre en général la beauté des filles et javais envie dy participer,
mais il semble quil y a là un vrai sujet et que le cinéma est linstrument idéal pour en parler. On crée du désir autour dun personnage et, par ailleurs,
on parle du problème que le désir pose. Ça crée une ambiguïté intéressante. Il y a une horreur dans le fait dêtre
trop belle. Cest à partir du moment où cette problématique a émergé que jai considéré que Naissance des Pieuvres était un film à trois têtes ou à trois coeurs. Il nétait pas question
dadjuvant et dopposant. Il était question de trois personnages et de trois véritables trajets. Ça ma vraiment fasciné de
participer à ce désir-là, de le créer, de rendre crédible quon puisse tomber amoureux de Floriane et, en même temps de traiter la souffrance
générée par ce désir même.
Reste Marie quon peut considérer comme
le personnage principal du film et qui est surtout un regard
Cest la plus jeune. Javais envie de corps un peu disparates, entre enfance et adolesence,
et surtout, de ne pas tomber dans le fantasme des sous-vêtements de coton. Marie cest un mélange de grâce et de
gaucherie. Elle est le personnage principal mais, paradoxalement, cest elle qui est le plus du côté de lobservation. Même si elle a un objectif quelle
cherche à atteindre, elle est avant tout une lentille qui observe. Cest un personnage qui est dans lauscultation mais
que nous allons ausculter nous aussi. À travers elle, je voulais parler de ce moment où naît un désir qui simpose. Elle vit la naissance de ce désir en
temps réel, comme quelque chose dimprévisible, et le spectateur doit le vivre en même temps quelle. Nous sommes avec
elle dans la séduction, la compréhension, la souffrance
Je voulais incarner ce mouvement qui se déploie sur quelques jours, ce moment où la conscience
naît
Cest la naissance du sentiment amoureux vu sous un angle très physique. Je voulais être à lopposé du sujet de
société. Pour moi, lhomosexualité ce nest pas un sujet, cest un trajet. Globalement, le film sarrête là où la plupart des films qui traitent cette
problématique commencent. Naissance des Pieuvres
raconte avant tout comment on tombe amoureux. Ce prisme de lhomosexualité permet de raconter une nouvelle fois la naissance de lamour dune manière différente. Et offre cette chance de pouvoir
filmer des choses qui nont jamais été filmées auparavant comme la séquence de dépucelage entre les deux filles. Mais à travers ces trois personnages, le film dit que tous les désirs sont invivables, tous les désirs sont inassouvis et lhomosexualité peut être
contextuelle. Le film ne fait pas de Marie un personnage martyr
À propos de cette séquence du dépucelage, il y a à
la fois quelque chose à montrer et à cacher. Comment vous-êtes vous emparée de cette séquence ?Je ne me suis pas vraiment posée de grands
problèmes déthique pour cette séquence. Dès lécriture, je savais comment je voulais la représenter. Je ne voulais pas jouer de lambiguïté
de la sensualité à ce moment-là. Je voulais que ce soit un moment cru, clinique. Les deux personnages ne veulent absolument
pas la même chose. Dun côté, il y a de lamour et de lautre, il y a un service. Il fallait trouver la bonne distance. Pour tourner la séquence, je ne
me suis posé que des questions de distance. Il sagissait de trouver les deux cadres qui évitent le voyeurisme. Je me
suis posé des questions simples, notamment comment rentrer dans cette scène et comment en sortir. Jai pensé également aux draps. Et jai beaucoup
travaillé avec les comédiennes. Jai cru au plan-séquence, à la prise quasi-unique.
Il ny a pas de sang sur les draps
Jai pensé ce à quoi on allait sattendre. Javais écrit quil y avait du sang sur la
main de Marie. Jai essayé dêtre dans léconomie et jai restreint le plus possible. Jai davantage misé sur les
visages que sur le reste. Il faut que les spectateurs croient à une séquence pareille. Je suis beaucoup allée sur les blogs et les forums sur Internet. Il
y a des adolescentes qui demandent comment se débarrasser de leur virginité, qui ne veulent pas limposer à leur petit ami
Et également des gens qui donnent des réponses très précises
Il fallait faire confiance au geste, au malaise, à la croyance
quelles avaient, elles
Parlons des comédiennes et du casting qui sont des éléments fondamentaux du
film
Nous sommes partis sur un casting sauvage. Je voulais des comédiennes qui avaient
lâge du rôle. Pauline Acquart, qui joue Marie, la directrice de casting la trouvée au Jardin du Luxembourg, par
hasard. Louise Blachère qui joue Anne a répondu à une petite annonce que nous avions placé dans le journal Studio. Adèle Haenel qui joue Floriane, a déjà
une expérience au cinéma dans Les Diables
de Christophe Ruggia. Je cherchais avant tout des
physiques. Dans les films américains, les gens ont des gueules et je trouve ça bien
Je voulais jouer avec ces archétypes, donc, il fallait y aller à fond.
Après, il a fallu travailler. On a répété un long mois avant le tournage
Ce nétait dailleurs pas des répétitions au
sens strict
On a plutôt travaillé à la périphérie des personnages avec un coach, également sur la concentration des adolescentes. Et surtout, il fallait
bien se comprendre à propos de ce quon voulait raconter, quil ny ait pas de malentendus. Ce qui ma surprise et
touchée, cest la capacité de ces trois jeunes filles à donner ce quelles sont mais aussi à offrir ce quelles ne sont absolument pas. Elles sont allées
beaucoup plus loin que ce que javais imaginé
Les filles voulaient faire le film parce que ça parlait delles, ça leur semblait juste, elles étaient investies dune responsabilité, dune cause. Cétait assez saisissant. Il est assez logique de vouloir faire
du cinéma quand on a quinze ans, mais finalement on se rend compte que cest pour de bonnes raisons.
Quavez-vous dit à ces jeunes comédiennes pour les
mettre en condition ?Pour moi, la direction dacteur cest avant tout une question de confiance et de relation. Ce nest pas une affaire
technique, il ny a pas de recettes, encore moins avec des adolescentes. Je voulais les rapprocher de leur personnage car elles en étaient très
différentes. Il a fallu les familiariser avec ce quelles allaient être. Il fallait toujours recontextualiser. Et
aussi travailler sur le corps, sur une démarche qui ne soit pas forcément la leur. Jai aussi beaucoup travaillé sur la possibilité de responsabiliser ces
trois jeunes filles, sur leur capacité à sengager. Mais aussi sur la sensation, la fatigue, la musique
Bien sûr, il y a des choses quon peut prendre à ces comédiennes, mais pas tant que ça. Je ne crois pas beaucoup à la naïveté des comédiens qui seraient, soit
possédés par un rôle malgré eux, soit manipulés par un démiurge. Je crois beaucoup à lengagement de manière globale, ce qui nempêche pas
de donner des directions très précises. Surtout, jai vécu avec ces jeunes filles pendant plusieurs mois et il sest
développé entre nous une relation de dévotion mutuelle pour le film.
Parlons maintenant de la musique qui relève dun style quon pourrait qualifier
délectro-aquatique.
Le compositeur de la musique est Para One. Nous nous sommes rencontrés à La fémis où
il était aussi élève. Il est donc à la fois cinéaste et musicien. La grande chance cest davoir pu collaborer
ensemble de manière très étroite. Dès lorigine, je savais que ce serait lui qui ferait la musique. Il a commencé à la composer très tôt. Par conséquent,
on a pu vraiment communiquer et le montage image a pu en être influencé. Le choix de la musique électro tient à son
caractère puissamment cinématographique, parce quelle permet de créer un objet cohérent dans toute sa matière sonore. Ça aide vraiment à avoir une pensée
globale du son du film, ça laisse beaucoup de liberté, ça permet de tenter beaucoup de choses. Cest une musique très
narrative. Et en plus, elle se démocratise beaucoup. Elle est à la fois expérimentale et grand public. Le premier morceau du film est le plus strictement
électro et le dernier est plus symphonique, plus cinéma, avec ce mélange de cordes et de synthés. Et ça raconte aussi
lévolution du film. Je nai jamais pensé la musique comme un commentaire. Il ny a pas de système pour savoir où elle va intervenir.
Comment aborde-t-on le tournage dun long-métrage sans avoir jamais dirigé
un plateau ?Pensez-vous que cest un atout ou un handicap ?
Javais une connaissance du tournage assez rudimentaire. Mais tout de même, à La
fémis, on a tous ce micro-apprentissage des métiers des uns et des autres. De plus, jai collaboré avec un
réalisateur, Jean-Baptiste de Laubier (alias Para One), que javais rencontré dans le cadre de lécole et dont jétais lassistante-réalisateur, la
scripte, la scénariste. Javais donc un aperçu de ce quétait la fabrication dun film, même si je navais jamais été aux commandes. Cette virginité relative, je la considère comme un atout. Mes angoisses se sont avérées solubles dans laction. Surtout, jai
abordé chaque problème au moment où il se présentait et jai appris en permanence. Paradoxalement, cela ma permis daffirmer beaucoup de choses. Jétais dans laction et cétait vraiment un privilège. Par ailleurs, je ne suis pas une cinéphile endurcie. La
fiction mintéresse de manière plus globale. Je suis aussi passionnée de télévision que de cinéma, de bande dessinée ou de littérature. Pour moi,
le cinéma nétait pas un rêve denfant mais un rêve dadulte. Je nétais pas aux prises avec des fantasmes de tournage
Mes
velléités de mise en scène étaient liées à lobjet. Ça ma beaucoup aidé à être avant tout pragmatique.
Entretien réalisé par
Thierry Jousse
(BANDE ANNONCE)
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